8. Samantha et Joachim

 

Samantha bénéficiera durant plusieurs années de la présence de Joachim, un jeune garçon décédé depuis longtemps, qu’elle rencontre en classe lorsqu’elle a huit ans. Ma fille lui permet de passer tout de suite de l’Autre Côté, mais il n’y reste pas longtemps ! Il revient en effet immédiatement pour la soutenir.

C’est dès lors ce qu’on appelle un guide, mais c’est surtout un compagnon de jeu et une sorte de grand frère, affreux Jojo qui fait des farces en classe comme d’ouvrir les fenêtres et la porte ou déplacer les objets de l’enseignant. Quelques rares camarades sont au courant. « C’est Joachim ? ». Évidemment, les profs ignorent qu’ils sont les victimes non-consentantes d’un gamin espiègle.

Mais Joachim est aussi là pour soutenir Samantha quand elle se sent mal, ce qui est fréquent. L’école pour quelqu’un comme elle, ce n’est jamais simple et facile…

Combien de Joachim y a-t-il auprès des enfants ? Combien de ces camarades de jeu qui devront disparaître sous la pression des parents ou de la bienpensante société qui intiment aux gamins de grandir et d’arrêter de raconter des bêtises sans réaliser que ce sont eux qui ont perdu certaines perceptions en vieillissant ?

 

Affreux Jojo

Lorsque Samantha a onze ans, je prends en note les histoires qu’elle me raconte sur son invisible compagnon.

« Je l’ai rencontré la première fois à l’école de Grandcour (à côté de Payerne). Il était dans ma classe au fond à gauche à côté de la fenêtre. J’étais en 3ème primaire (8 ans). La maîtresse m’a changée de place et j’étais là où il était. On a entamé la conversation dans la tête, parce que sinon on aurait fait : « Bonjour, je souhaite parler à l’asile psychiatrique. J’ai une élève qui parle toute seule… ». Après l’école, il m’a suivie à la maison, parce que, comme il a vu que je le voyais et qu’il n’avait pas parlé avec quelqu’un de vivant depuis longtemps, il voulait une amie. Pour finir, c’est devenu mon grand frère. Il n’était pas encore passé de l’Autre Côté. J’ai eu le temps de cligner des yeux et il était là en couleur normal. Donc il est passé très vite, mais de son côté, il a passé en tout cas quinze jours de l’Autre Côté. Petit à petit il est devenu mon guide. Maintenant, il est toujours avec moi. Il a un an de plus que moi, il est caucasien, il a les cheveux châtains et il fait un peu moins d’1m70. Il vieillit comme nous.

Il change tout le temps d’habits juste pour m’embêter. Certains jours, il met la fausse moustache avec le chapeau mexicain et des jours il n’est pas content, alors il se déguise pas. Pour Halloween, il s’habille totalement n’importe comment et fait un déguisement totalement « nawak ».

Un jour, on était en train de passer un test. Quand la prof regardait toute la classe depuis le tableau blanc, il y avait Joachim qui s’était déguisé en lapin et il s’amusait à sauter en suivant la prof en train de marcher devant la classe et avec ses oreilles de lapin, cela faisait comme si c’était celles de la prof. Et tu t’imagines à ma place ? Il ne faut pas faire un seul petit bruit et continuer le test sans rire, ce qui est typiquement impossible !

Joachim fait tous les jours des choses comme ça. En mathématiques, il s’amusait à faire semblant d’être mon prof qui parlait d’un truc important et moi j’ai éclaté de rire, alors le prof il m’a interrogée : « alors Samantha, puisque tu as envie de rire, explique-nous comment faire les calculs. ».

Joachim ouvre aussi la fenêtre qui est super dure à ouvrir. Même le prof galère à mort pour l’ouvrir. Il ouvre aussi le robinet en classe.

En gym, il y avait des groupes de cinq qui devaient faire le plus vite possible pour aller au panier de basket et lancer le ballon dans le panier. La première équipe où tout le monde a réussi est la gagnante. Moi, j’ai demandé que mon équipe préférée gagne (j’étais blessée à côté de la salle). Adeline a marqué grâce à Joachim, puis Emilie, « Panda » et Hyba aussi. Joachim a empêché l’autre équipe de gagner. Il a mis la main sous le ballon qui était sur la bonne trajectoire et le ballon est reparti et c’est mon équipe qui a gagné.

Joachim, il fait bouger des tas de choses. Il a fait tomber le taille-crayon plein à ras-bord d’Adeline. Il y en avait partout et c’est Ian, un copain, qui s’est fait accuser ! (mais il l’avait cherché avant. Il n’arrêtait pas de nous embêter).

Je ne pense pas que Joachim arrivera un jour entier à ne pas faire de blagues. Un jour je vais tomber en dépression à cause de lui et je vais être renvoyée de l’école. Mais il me protège tout le temps. Il dit : « Oh là ! Passe pas dans la ruelle, c’est dangereux ! », « Attention à la voiture, tu vas pas recommencer encore une fois ! », « Dis bonjour au Monsieur (vivant). Lui aussi il me voit ! ». Il m’a beaucoup évité de soucis.

Je ne sais pas du tout quand et comment il est mort. Il déteste parler de cela. Mais la première fois que je l’ai vu il était habillé en jeans, basket et t-shirt. »

 

Confident et compagnon de jeux

J’ai parfois demandé à ma fille si Joachim ne pourrait pas l’aider à l’école. Mais apparemment, il n’a pas été beaucoup scolarisé et en sait encore moins que ma fille. Rentrés à la maison, Joachim se révèle surtout être un fidèle compagnon de jeux en plus d’être un confident. Avec Samantha, ils jouent souvent ensemble aux playmobils. Ils inventent ensemble des histoires que ma cadette fait vivre en déplaçant les figurines en fonction du récit.

Joachim et elle jouent aussi souvent au jeu de cartes « Uno ». Samantha met les cartes de Joachim à l’envers et il lui désigne celle qu’il souhaite tirer. Il paraît qu’il gagne plusieurs fois la partie ! « Il était fort ! il réussissait toujours à se choper des +2 ou des +4 en masse ! ».

Bien des années plus tard, au printemps 2019, Samantha se souviendra avec une certaine nostalgie de Joachim. Cet ami lui manque alors beaucoup, puisqu’il s’est réincarné à Yverdon-les-Bains lorsqu’elle avait 15-16 ans. C’était vraiment pour elle le meilleur ami possible, même s’il leur arrivait de se chamailler. Mais les anciens collègues d’En-Haut de Samantha ont la gentillesse de lui donner de temps-en-temps des nouvelles de son camarade. C’est à ce moment-là que Samantha m’a appris que Joachim lui avait donné un jour l’image de l’accident qui avait causé sa mort : un car qui avait chuté d’une route de montagne au fond d’un ravin. Il se souvenait avoir été spectateur de sa propre mort et qu’il y avait d’autres enfants, également morts, qui se tenaient à côté de lui sur le bord de la route à observer le car disloqué avec leurs corps en contrebas. Les habits de Joachim étaient alors ceux d’un écolier des années 1950. Il vivait de ce fait bien plus tôt que je ne l’imaginais de prime abord. Elle pense qu’il devait avoir huit ans lorsqu’il est mort.

Mes recherches sur internet m’ont permis de trouver un accident de car en Valais en 1955, mais je n’ai pas réussi à connaître le bilan final du crash, ni à savoir si un jeune garçon était bel et bien décédé à ce moment-là. En tous les cas, Samantha est catégorique : Joachim est mort en Suisse et le paysage de la route du Grand-Saint Bernard et de la rivière Drance D’Entremont au fond ressemblent beaucoup à l’image que Joachim lui a donné de son accident.

 

Alexandra Urfer Jungen

 

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