Histoire du concept de réincarnation dans la chrétienté

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Aussi étrange que cela puisse paraître, le clivage net qui existe aujourd’hui entre foi en Jésus et réincarnation n’était pas aussi marqué au tout début du christianisme.

 

Le contexte de l’époque

Revenons un peu en arrière. Les Hébreux ont eu de très longue date des contacts avec bien d’autres communautés : les Égyptiens, les Assyriens, les Phéniciens et les Grecs. Ces voisins croyaient en la réincarnation et par le jeu des échanges, cette vision s’est répandue. Certains Juifs ont adopté cette conviction et d’autres pas du tout. Il est très difficile de savoir si le Christ a défendu cette thèse durant son ministère terrestre. Plusieurs ambiguïtés dans les textes bibliques laissent néanmoins penser que cette hypothèse n’est pas fermée. On sait en tout cas qu’un certain nombre de fidèles du christianisme primitif avaient accepté le fait qu’on puisse avoir des existences répétées. Par contre les retours dans un corps terrestre avaient à leurs yeux un seul et unique objectif : aider à l’édification de l’âme.

La toute première Église compte néanmoins un opposant de taille à la réincarnation. Il s’agit de Paul qui rappelle : « les hommes ne meurent qu’une seule fois, après quoi il y a un jugement » (He 9, 27). Et justement, le canon va laisser une place très conséquente aux écrits de l’apôtre. Il faut relever que Saul de Tarse (son nom originel) était un citoyen romain et un Juif pharisien (donc avec une vision très dogmatique de la Loi). Il était opposé aux Chrétiens avant de vivre une expérience spirituelle durant laquelle il a rencontré le Christ. Il n’a en réalité jamais vu Jésus en chair et en os et ne l’a jamais entendu prêcher. Son ministère a d’ailleurs connu de fortes tensions, puisque plusieurs communautés chrétiennes l’estimaient illégitime et ne se reconnaissaient pas dans ses enseignements.

 

Les premiers chrétiens qui y croyaient

On peut donc dire que de nombreux croyants des premiers temps pensaient qu’il était possible de vivre à plusieurs reprises dans un corps de chair tout en restant fidèles aux écrits de l’Ancien et du Nouveau Testament. Un mouvement, le gnosticisme chrétien, en a même fait un élément central de sa foi.

Origène est sans doute le Père de l’Église le plus connu pour avoir accepté l’idée de la réincarnation. Il a vécu entre 115 et 254. On doit à cet homme l’invention du travail exégétique, c’est-à-dire la méthode qui permet d’étudier les textes bibliques (l’Ancien Testament en ce qui le concerne). Ce grand mystique pensait que tous les esprits ont été conçus égaux et unis au Divin. Il mettait aussi l’accent sur les ressentis au-delà de l’approche littérale de l’Écriture. Concernant la réincarnation, il a écrit : « Chaque âme vient en ce monde, fortifiée par les victoires ou affaiblie par les échecs de ses vies antérieures ». Il enseignait aussi : « Pour ce qui est de savoir pourquoi l’âme humaine obéit tantôt au mal, tantôt au bien, il faut en chercher la cause dans une naissance antérieure à la naissance corporelle actuelle ».

Le Père de l’Eglise fut fortement controversé. Accusé de dénaturer la foi chrétienne par ses apports néo-platoniciens, il fut enfermé et torturé. Il mourut un peu plus tard, sans doute des suites de ses blessures.

 

Le passage à une religion d’Etat

Le rejet catégorique du concept de réincarnation dans la chrétienté va de pair avec le passage à une religion d’État sous Constantin le Grand. L’Église est désormais sous emprise étatique et les ecclésiastiques sont nommés en fonction de leur acceptation aux choix politiques de l’empereur. Ainsi, en 325, l’empereur Constantin convoque un premier Concile, celui de Nicée. L’assemblée œcuménique a pour objectif de rétablir la paix religieuse et de construire l’unité de l’Église. Décision est prise à l’issue de cette assemblée de ne reconnaître l’existence que de deux seules et uniques vies : la vie corporelle et la vie résultant de la résurrection. Les évêques refusant cette vision furent écartés.

Après le Concile de Nicée (mais sans doute un peu avant), des « correcteurs » sont nommés par l’administration religieuse pour reprendre les textes chrétiens. Ils effacent les passages peu compréhensibles ou ne répondant tout simplement pas aux nouvelles normes. Mais durant encore cent-cinquante ans, le concept de réincarnation n’est pas formellement interdit, ce qui ne l’empêche pas d’avoir de très nombreux contradicteurs au sein de l’Église.

 

Le rejet des visions divergentes

Au fil du temps, on va de plus en plus vers une uniformisation du christianisme, mais cela ne se fait pas forcément en douceur. L’Édit de Thessalonique que l’on doit à l’empereur Théodose décrète ainsi en 380 : « Tous les peuples bénéficiant de notre clémence impériale doivent embrasser la foi qui, à ce que nous croyons, a été communiquée par l’apôtre Pierre aux Romains et a conservé sa forme traditionnelle jusqu’à nos jours » … « Et nous exigeons que tous ceux qui suivent cette règle de foi adoptent le nom de chrétiens catholiques, tous les autres étant considérés comme des fous hérétiques et étant condamnés comme tels à subir le châtiment divin et, par conséquent, la vengeance de ce pouvoir que l’autorité céleste nous a conféré ». Cette décision prise sans consultation auprès des autorités ecclésiastiques signifie en fait qu’on est condamné à mort si on refuse de suivre les dogmes chrétiens officiels.

Les trois Concile qui vont suivre, ceux de Constantinople en 381, d’Éphèse en 431 et de Chalcédoine en 451 vont mettre l’accent sur le fait que Jésus-Christ est l’unique Sauveur. En d’autres mots, si on est un chrétien fidèle qui accepte Jésus et son Église, on a l’assurance d’être libéré de toute vie matérielle à notre mort. Dans ce cadre, la croyance en la réincarnation perd de sa substance.

 

Le deuxième Concile de Constantinople

Il faut attendre le deuxième Concile de Constantinople en 553 pour que le concept de réincarnation soit définitivement banni. L’assemblée ecclésiale se tient dans un contexte très tendu entre le pape Vigile et l’empereur Justinien. Nous sommes en plein conflit religieux opposant chalcédoniens et monophysites en Orient, doublé d’un autre conflit (qui nous intéresse plus), celui entre origénistes et anti-origénistes. Il y a en effet eu de fortes tensions durant les années précédentes entre partisans suivant l’enseignement d’Origène et ceux s’y opposant. Justinien a d’ailleurs écrit quelques années avant le Concile un Traité contre l’origénisme pour apaiser les troubles. Parmi les 10 “anathématismes” (ou condamnations) qu’il rédige, certains éléments touchent directement la croyance en la réincarnation.

Ce rejet d’Origène est remis en avant durant le deuxième Concile de Constantinople. La rencontre ressemble plus à un coup d’État politique qu’à une assemblée studieuse de croyants réfléchissant à des concepts théologiques. En effet, cent-cinquante évêques ont fait le déplacement, mais seulement neuf sont là pour défendre les positions occidentales plus ouvertes aux concepts néo-platoniciens. Le Pape Vigile représentant l’Église d’Occident refuse d’ailleurs de prendre part au Concile après avoir constaté que Justinien a ouvert la rencontre avant les vingt jours promis pour lui permettre d’examiner les documents préparatoires.

Dans son désir d’obtenir une vision uniforme du christianisme, l’empereur Justinien déclare Origène hérétique parmi d’autres théologiens de renom. L’objectif premier du Concile était avant tout de rallier la tendance chrétienne monophysite et donc de rejeter les nestoriens. On ne peut donc pas affirmer, au final, que le deuxième Concile de Constantinople a formellement discuté de la réincarnation. Mais l’assemblée marque le rejet définitif des idées d’Origène (quelles qu’elles soient) et l’excommunication pour toute personne se disant dans la mouvance du Père de l’Eglise. On constate ainsi que le concept de réincarnation est définitivement banni par les Églises chrétiennes depuis cette date.

Durant les siècles suivants, des communautés entières, pourtant considérées comme chrétiennes, furent exterminées pour leur foi divergente par rapport au dogme officiel, notamment pour leur croyance en la réincarnation. Il s’agit des Cathares (un synonyme « d’hérétiques ») qui incluent notamment les Thraces, les Albigeois du Sud de la France, les Bogomiles de Bulgarie et les Patarins des Balkans.

 

Les problèmes posés par ceux qui croient en la réincarnation

La violence marquée de l’Église contre la foi en la réincarnation n’est sans doute pas totalement innocente, même si elle reste portée par le souhait profond de libérer le chrétien du carcan des vies à répétitions.

Projetons-nous dans un contexte historique marqué par le passage à une religion d’État et le désir affiché d’unifier la foi chrétienne. Dans ce cadre, on peut se demander si la croyance en la réincarnation ne pouvait pas poser de réels problèmes aux autorités. En effet, les tenants de cette croyance n’étaient pas touchés par les menaces liées à l’Enfer et les espérances d’être admis au Paradis. La peur de voir son âme brûler pour l’éternité dans l’antre du Diable a d’ailleurs amené à une véritable marchandisation de la mort avec le payement des très controversées indulgences. Le croyant persuadé que Dieu lui offre plusieurs existences pour grandir spirituellement n’a pas besoin de décorum et de délier sa bourse pour œuvrer à son propre Salut ! Il ne dépend pas de l’Église. Cela pouvait poser un réel problème à l’Institution. Il était probablement préférable de faire croire aux croyants que la vie éternelle leur était promise seulement et seulement s’ils pratiquaient et obéissaient aux doctrines théologiques.

Aujourd’hui, nous n’avons ainsi plus que des traces de la croyance en la réincarnation en milieu chrétien. On les retrouve surtout à travers les querelles théologiques et les documents marquant l’opposition marquée qu’avait l’Église légale envers cette conviction. Mais s’il y a rejet, cela signifie qu’un certain nombre de personnes n’ont pas été d’accord pendant un certain temps avec la doctrine officielle. On peut donc dire que le rejet de la réincarnation dans le christianisme n’est pas le fait de l’ensemble des premiers chrétiens, mais qu’il est consécutif à des choix théologiques plus tardifs.

 

L’Église anglicane

Avant de conclure, on peut encore ajouter que l’Église anglicane a remis Origène au cœur de ses croyances. Fin 1922, l’archevêque de Cantorbéry (c’était alors le Dr Randall Davidson), a désigné une commission de doctrine suite à plusieurs divergences de points de vue au sein de l’Église d’Angleterre. Après quatorze ans de labeur, la commission rendit ses conclusions dans un rapport intitulé Doctrine in the Church of England. Ce texte met en avant une caractéristique de la théologie anglicane qui est d’accepter l’influence du platonisme déjà présente dans cette Église depuis le XVIIe siècle. Nos réformateurs, est-il écrit, « redevables, comme les réformateurs du continent, envers saint Augustin, ont cependant tenu compte aussi — et plus largement que ces derniers — des œuvres d’Origène, d’Athanase, de Basile et des deux Grégoire ». Cela permet au Dr Temple, archevêque d’York et président du groupe de recherche, d’affirmer combien la commission a été heureuse « de n’avoir pas été asservie de façon durable à la doctrine proprement augustinienne de la chute, mais d’avoir pu contrebalancer celle-ci par la doctrine, très différente, de quelques-uns des Pères grecs. »

 

 

Alexandra Urfer Jungen