L’histoire du matérialisme

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Le biochimiste Rupert Sheldrake résume comment le dogme matérialiste s’est étendu au cours des derniers siècles :

 

Trois siècles pour transformer le monde en mécanique sans but

Au XVIIe siècle, la révolution mécaniste a expulsé l’âme et le sens hors de la nature, à la seule exception de l’esprit humain. Tout le reste, corps humain exclu, s’expliquait mécaniquement par des causes venant du passé, sans aucune intervention du futur [sans une attraction qui pousse les organismes depuis l’espace non-locale à prendre une forme ou suivre un chemin précis]. La nature était censée fonctionner indéfiniment comme une machine, elle était faite de matière éternelle en mouvement et suivait des lois éternelles. Les interventions ne pouvaient être qu’humaines ou divines.

A l’avènement du matérialisme au XIXe siècle, on a aboli les intentions divines, ne laissant que les intentions humaines. Et celles-ci ont pris une intensité nouvelle, transformant radicalement le monde une fois canalisées vers le progrès par la science, la technologie et le développement économique. La plupart des gens continuaient cependant à croire la nature immuable, bien que les premières théories évolutionnistes comme celles d’Erasmus Darwin ou de Lamarck aient indiqué qu’il fallait adopter un autre point de vue.

Avec “De l’origine des espèces” de Charles Darwin, l’évolution biologique devint pensée dominante. La vie tout entière semblait engagée dans le progrès et le développement. Certains scientifiques et philosophes pensaient que l’évolution montrait la créativité de la Nature elle-même, d’autres qu’elle était le signe de la créativité divine, et les athées déniaient toute activité divine ou but à l’évolution.

Dans la seconde moitié du XXe siècle, les néo-darwiniens ont proclamé que la créativité était en dernière analyse une affaire de mutations hasardeuses et de forces aveugles de la sélection naturelle: un jeu entre hasard et nécessité. Et quand la théorie du Big Bang est devenue pensée officielle dans les années 1960, les présuppositions matérialistes ont obligé à voir dans l’évolution cosmique tout entière un processus dépourvu de but, comme pour l’évolution de la vie sur terre.

Aussi la vision scientifique standard estime-t-elle aujourd’hui que l’évolution cosmique, comme la biologique, n’a aucun but en soi. Le fait que l’univers soit parfait pour que la vie apparaisse, au moins sur Terre, ne signifie en aucun cas que cet univers ait un but, comme le voudrait le principe anthropique. Il se trouve simplement que parmi d’innombrables autres univers, le nôtre a réuni les conditions nécessaires à la vie.” (1)

 

Les scientifiques: le nouveau clergé

Il n’y a jamais eu de séparation de la Science et de l’Etat. Les savants jouent le rôle d’un clergé qui exerce son influence sur les politiques gouvernementales concernant les affaires militaires, l’industrie, l’agriculture, l’éducation ou la recherche… Dans les années 1950, alors que la science officielle atteignait un pouvoir et un prestige sans précédent, l’historien des sciences George Sarton (2) se félicitait de la situation en des termes qui font penser au statut de l’Eglise catholique avant la Réforme: “La vérité ne peut être déterminée que par le jugement d’experts… Tout est décidé par de très petits groupes d’hommes, en fait par un seul expert dont les résultats sont toutefois soigneusement vérifiés par quelques collègues. Les gens n’ont rien à dire, ils n’ont qu’à accepter les décisions prises pour eux. Les activités scientifiques sont contrôlées par les universités, les académies et les sociétés savantes, et ce contrôle échappe autant que possible à toute intervention du peuple.” (3)

 

  1. Rupert Sheldrake, Réenchanter la science, une autre façon de voir le monde, J’ai Lu, 2016, pp 243-245
  2. George Sarton, “Introductory essay”, in: “J.Needham (éd.), Science, Religion and Reality“, Braziller, 1955
  3. Rupert Sheldrake, Réenchanter la science, une autre façon de voir le monde, J’ai Lu, 2016, pp 34-36