La vie au sein de l’armée

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Laura Jungen, qui a des souvenirs de vie antérieure comme samouraï, décrit le quotidien d’un soldat à l’armée.

 

Le recrutement

Les périodes de recrutements dans l’armée [au nord de l’île d’Honshu] avaient lieu au tout début de l’année (quand il a neigé et que ça a fondu et que cela allait reneiger. On regardait beaucoup avec la neige pour savoir la période à laquelle on vivait. Ça devait faire janvier, je pense) et la deuxième période, c’était au milieu de l’année (en été). C’était rare d’être déjà dans l’armée ou alors, c’étaient des personnes qui voulaient aider et qui ne pouvaient pas être soldats, parce que femmes (cuisinière, blanchisseuses) ou des hommes qui n’avaient pas la force physique, l’endurance, ou pour qui cela aurait été trop long de les entraîner.

A cette époque, on préférait en grande partie que l’armée soit un choix et non une obligation, parce que pour certaines familles, ce serait impossible de laisser le seul homme valide partir. Par exemple, quand il y avait un père âgé et un seul fils parmi des filles. Il y avait aussi des cas où les parents étaient morts et le fils qui reste devait tenir l’entreprise. Laisser partir le seul homme valide, ce serait faire perdre le revenu de cette famille. Je n’ai pas le souvenir comme dans « Mulan » que chaque famille devait fournir un homme. On disait : « en temps de crise, il y a le plus besoin possible d’hommes dans l’armée », mais il y avait en même temps la notion de tenir l’économie. Il y avait un souci là-dessus, ce d’autant plus que le Japon faisait importer/exporter beaucoup de choses. C’est avec une bonne économie qu’on peut gagner une guerre. Si on est suffisamment prospère, on peut gagner une guerre sans déployer un seul bataillon : avec une bonne économie, des bons marchés, on peut faire des arrangements sur des tissus, de la poterie qui peuvent calmer l’adversaire sans blesser un seul soldat.

Quand c’est devenu assez chaud et qu’il n’y avait pas assez de soldats, tous ceux qui pouvaient laisser leur famille devaient venir (seuls restaient ceux indispensables chez eux). Les jeunes devaient venir dès 16 ans. Il y avait une compensation financière pour les familles, même si ce n’était pas autant que le revenu que pouvait apporter l’homme. On appelait aussi tous ceux qui étaient valides dans les dojos, mais là, c’étaient les jeunes dès 14 ans, parce que dans ces lieux, on apprenait qu’on peut mourir, même dans des entraînements.

 

Les grades à l’armée

Je ne me souviens plus des grades à l’armée. Il y avait moins de hiérarchies que nous aujourd’hui. Il y avait le soldat, le chef d’équipe (chef des cavaliers, des éclaireurs, etc.), les généraux et après le « manager ». Il y avait encore un ou deux plus haut gradés, mais c’étaient pour la plupart des personnes parties à la retraite, qui avaient diablement bien protégé leur pays et qui recevaient un titre honorifique plus haut que ce qu’il y avait à l’armée.

C’étaient soit les généraux, soit les « managers » qui allaient parler avec le grand empereur ou les nobles. C’étaient eux qui allaient dire si la guerre est enclenchée ou pas. C’était le « manager » s’il s’adressait à quelqu’un d’important. Quand il venait, il devait porter sa plus belle armure. C’était pour montrer sa supériorité et la marque de très grand respect (pour arriver haut en grade, il faut apprendre à se tenir en bonne société). De cette manière, on n’allait pas se faire tuer lorsque le noble ou l’empereur n’aimait pas le message donné. Un simple soldat pouvait se faire tuer ou torturer parce que le noble n’aimait pas le message.

Il y avait dans l’armée les archers, les cavaliers, les éclaireurs, les soldats (fantassins). Il y avait aussi ceux avec les gros boucliers (dans un vrai combat, c’est très fatigant de garder un bouclier !) et les lances mais cette arme n’était finalement pas pratique, parce que récupérer la lance n’est pas facile surtout face à quelqu’un à cheval. Je me souviens des bâtons utilisés par les paysans pour se battre. Ils arrachaient le bâton de leur outil. Mais je ne me souviens pas qu’on l’utilisait en tant que soldat pour se battre. Ce qu’on appelait « le bâton », c’était plutôt la lance. On apprenait avec un bâton pour ensuite savoir utiliser l’arme entière avec le coupant.

 

Une journée type au camp de l’armée

A l’armée, on se levait le matin en même temps que le soleil (sauf en été où on se levait un peu plus tard entre 5h30 et 6h). Il y avait le déjeuner qui durait assez longtemps. En hiver, on pouvait se lever presqu’en même temps qu’en été du fait du rythme qu’on gardait, mais on avait beaucoup plus de temps pour manger et se réchauffer en mangeant (on prenait beaucoup de soupe et de thé). Il fallait aussi déblayer parce qu’on ne peut pas s’entraîner correctement avec les genoux dans la neige ! (Mais heureusement, il n’y avait pas d’armée en plein hiver !)

Quand on avait fini de ranger nos places, c’était 7h30. Nous étions ensuite séparés en divers groupes. Pour le groupe des novices, ça changeait presque chaque jour de section d’arme. Là, il n’y avait pas de séparation entre les novices et les experts. Il y avait des vieux et des nouveaux dans le même groupe : les anciens entraînaient les nouveaux. Après, quand les profs voyaient qu’on était plus doués dans un domaine, on restait dans cette section. Par exemple, celui qui est doué en tir-à-l’arc restait pour se perfectionner. On n’allait pas perdre du temps à essayer d’entraîner quelqu’un à aller à cheval s’il était mauvais ! Le but était d’avoir une bonne armée et l’important était de faire la différence sur le champ de bataille. Une fois qu’on savait dans quelle section on était, on prenait notre propre matériel si on en avait et, autrement, on le prenait dans une tente qui équivalait à un inventaire qui avait un peu de tout. Il y avait la tente à inventaire et juste à côté la tente du médecin. Comme ça tout le monde savait où était l’infirmerie. Ça permettait aussi de soigner ceux qui arrivaient à se blesser en prenant leur matériel. Oui ! Ça arrivait très souvent le matin et le soir !

Donc, après le petit déjeuner, il y avait la préparation du matériel dont on avait besoin. Ça prenait assez long avec ceux qui ne reconnaissaient pas ce qu’ils avaient utilisé la veille ! Comme je ne suivais pas mon entraînement [car trop qualifié par rapport aux autres], j’aidais à distribuer le matériel, mais parfois « au secours » avec ceux qui ne retrouvaient rien et ceux qui disaient : « je veux ce sabre » et un autre « moi aussi ! ». J’étais « la maman » qui passe son temps à dire qu’ils ont tous la même chose et qu’ils ne doivent pas se jalouser. Je disais : « Tu dois avoir ça ! » et certains répondaient : « Non, je ne veux pas ! », alors je devais expliquer : « Par rapport à ta taille, tu dois le prendre ! ». Pour les arcs tout dépendait de la force qu’on pouvait déployer dans le bras. Il y avait plusieurs types d’arcs selon les personnes. Les casques avec les lanières pour les maintenir c’était soit on ouvrait la bouche et ils tombaient sur les yeux, soit on avait de la peine à parler, parce qu’on ne pouvait pas bouger correctement la mâchoire ! Je disais aux hommes d’ouvrir la bouche comme s’ils mangeaient pour régler correctement la lanière. 

Après, on allait dans nos sections. Vers 8h30 / 8h45 (en été), on avait un briefing sur ce qu’on allait faire durant l’entraînement. Après, il y avait les tournus avec les échauffements. On était chacun dans notre section, mais dans toutes les sections, il y avait le même échauffement. Un groupe faisait des exercices comme on en fait en gym. Un autre groupe s’échauffait à deux avec des combats en « slow motion ». On était deux groupes et on faisait deux fois chaque type d’échauffement. C’était pratiquement toujours sans les armes. On faisait ça partout dans le camp, même si on allait monter à cheval.

A « mon époque », on n’aurait jamais eu l’idée de faire de la course à pied pour le plaisir. Sur le camp, courir était une punition et il fallait toujours le faire en portant des poids. Les seuls qui couraient pour s’entraîner étaient les éclaireurs, parce qu’ils ne pouvaient pas toujours se déplacer jusqu’à leur objectif avec les chevaux. Il fallait qu’ils puissent partir vite. Ils apprenaient tout particulièrement à se déplacer rapidement en forêt. Tous les soldats devaient d’ailleurs apprendre à courir en forêt. On apprenait aussi à courir dans les hautes herbes. C’était une question de vie ou de mort d’avoir acquis ça !

Pour nous entraîner, nous nous amusions parfois à nous lancer des fruits et à les couper avec notre sabre. C’était quelque chose que même un soldat de base maniant bien son arme pouvait faire. Souvent, on s’entraînait même à faire plusieurs coupes dans le fruit, d’où le fait que les fruits étaient irrécupérables après notre entraînement. Ceux qui tiraient à l’arc pouvaient aussi lancer des flèches à travers des fruits ! Après, les cuisiniers n’étaient pas contents du tout !

Il y avait une pause à midi. La pause durait moins longtemps que le petit déjeuner, parce qu’on mangeait moins. Quand on retournait, c’était un entraînement presque normal avec des combats doux au début et plus intenses ensuite. A cheval, c’est le moment où on chauffait le cheval.

Il y avait des mannequins qui étaient très lourd. Ils servaient à s’entrainer à donner certains coups. C’était pour voir comment ne faire qu’un avec son sabre pour couper un bras ou une tête (ce n’est pas bien de faire ça avec ses camarades !). Ces mannequins étaient faits de paille pressée. Il y en avait de deux tailles : 1m 60 et 1m70. Ils étaient remplis de paille et avaient une armure. Ces armures ne ressemblaient pas à grand-chose. C’étaient celles que les apprentis débutants faisaient et que personne ne voulait acheter. Je sais que le mannequin était aussi renforcé à l’intérieur, mais je ne sais pas avec quoi. Il y avait une sorte de pilotis qui était planté dans le dos et qui arrivait jusqu’aux épaules du mannequin pour le tenir debout et une sorte de « y » à plat au sol. Ce « y » était beaucoup plus large que le mannequin pour assurer sa stabilité.

Si on avait un creux, il y avait quelque chose pour les quatre heures (style onigri). Il n’y avait pas de réelle pause. On prenait du temps sur notre entraînement pour ça. En été, s’il faisait très chaud : on s’entraînait le matin. L’après-midi on allait à la rivière pour éviter les coups de chaleur. On reprenait les entraînements après le repas du soir. En hiver, il y avait entraînement jusqu’à 16h-17h et quand il faisait sombre on s’arrêtait.

Après les entraînements : repas du soir et soirée libre jusqu’à l’heure du coucher. Si on voulait, on pouvait aller vers un « professeur » qui nous donnait des informations sur le Japon et l’état du pays [situation géo-politique]. C’était lui aussi qui regardait où on pouvait acheter la nourriture pour le camp. Il allait beaucoup parler aux villageois. Il faisait des comparatifs de prix et il faisait des marchandages avec les marchands.

Pour la soirée libre, on n’avait pas réellement le droit de sortir, si ce n’est pour voir la famille ou aller acheter un équipement dont on avait besoin (par exemple si notre kimono était déchiré, il fallait pouvoir y aller durant les heures d’ouverture du magasin. Pour beaucoup, ils fermaient à la tombée de la nuit).

Ceux qui habitaient à côté ne prenaient pas le repas du soir au camp. Ils allaient dans leurs familles. Si c’était en été, ils pouvaient y aller durant la journée. Beaucoup restaient au camp à boire durant le temps libre. Il y avait aussi un équivalent de mah-jong. Les jours de congé variaient selon notre forme physique. Si on voyait un matin qu’on était tous claqués, on avait congé. Les congés pouvaient aller jusqu’à trois jours. C’est arrivé une fois en été avec une grosse canicule. On ne s’entraînait pratiquement pas. On était tous dans la rivière et les chevaux avec ! C’était l’équivalent de journée de libres.

 

Les repas

On devait être dans les 500 dans le camp où j’ai commencé l’armée et on était en tout cas 100 à manger sur place. On prenait des grosses parties de la bête [bœuf], parce que ça coûtait moins cher que d’acheter des morceaux. Quand on achetait, les fesses et les deux pattes arrière, c’était mieux que les côtes : moins cher et plus de viande ! Si on prenait tout l’arrière, ça faisait pas mal de viande lorsqu’on utilisait tout (y compris la viande autour des pattes). On pouvait aussi chasser pour économiser un peu. Il y avait des sortes de wapitis avec un pelage un peu grisâtre en hiver. Un animal entier pouvait nourrir deux jours les soldats si on faisait des grosses portions de viandes et 3-4 jours en prenant tout sur l’animal. Pour pouvoir prendre toute la viande, il fallait couper différemment les morceaux selon l’endroit d’où ils venaient : couper très fin les morceaux plus durs.

La viande de porc, elle, était très chère, parce que l’élevage demandait des très grands terrains. Il fallait les fragmenter, parce que les porcs détruisaient tout. Les champs étaient détruits et il fallait énormément d’entretien et de manipulations pour les remettre en état : il fallait les remettre à plat, remettre des graines, etc., d’où une viande qui coûtait très chère ! En plus, elle était plus longue à cuire ce qui augmentait encore son prix. Ce qui se vendait le plus comme viande et qui était au prix le plus bas, c’était la volaille. Puis venaient le bœuf, les produits de la chasse et le porc. On pouvait aussi manger du cheval, mais seulement lorsqu’il fallait en abattre un. Là, il s’agissait de ne pas perdre la viande. Autrement, le cheval était trop précieux pour qu’on l’élève pour la viande.

La base c’était aussi le riz. Pour la préparation du riz : au début, on le mettait dans une toile d’environ 1m sur 1m (je ne me rappelle plus si la toile était ronde au carrée). Ce tissu avait des mailles épaisses. On faisait comme un baluchon et on tapait dedans comme pour enlever la poussière d’un tapis (mais pas trop fort sinon au risquerait de casser le tissu et le riz). On le battait pour que la farine en surplus parte. Quand on voyage, comme il y a forcément plus d’humidité, on rajoutait de la farine de riz dessus. Une fois qu’on avait fini de battre le riz, on le mettait dans un pot et ensuite, on secouait la toile trois ou quatre fois pour enlever la poussière de farine. Après, on mettait le riz dans un tissu plus fin qui était comme une passoire. On pouvait enfiler une sorte de cerceau autour et on avait des sortes de pinces pour maintenir le tissu. Ensuite on rinçait le riz dans le courant de la rivière en le brassant d’une main et en penchant la passoire. On faisait cuire le riz dans des marmites géantes (au moins 60 cm de haut) refermées sur le haut. On les mettait en hauteur (ce n’était pas directement posé dans le feu). Il fallait se mettre en hauteur pour brasser. Pratiquement toutes les marmites étaient resserrées sur le haut. Ça rétrécissait presque de moitié.

Des fois, pour ce qui était l’équivalent de jours de congés, la veille, on avait une vraie bonne soupe miso avec les nouilles à l’intérieur. Ce n’était pas un repas bon marché comme les autres jours. Là, c’était plus un repas comme on en aurait eu à la maison. Mais ça coûtait beaucoup plus cher, parce qu’il y avait aussi, entre autres, du poisson.

On pense qu’au Japon on ne mangeait qu’avec des baguettes, mais souvent, dans les camps de l’armée, c’était avec des cuillères. Sinon, c’étaient des bagarres de baguettes ou des jets de baguettes à travers le camp ! A noter que les nouilles, quand il y en avait, étaient cuites très longtemps de manière à pouvoir les manger sans difficultés avec une cuillère. Avec cette cuisson, elles tenaient également beaucoup mieux à l’estomac.”

 

L’usage de l’eau et hygiène à l’armée

En hiver, on utilisait de la neige fondue cuite, ça permettait d’avoir tout le temps de l’eau quand il y avait de la neige. Cela pouvait être fatigant et difficile de prendre l’eau dans la rivière gelée, même si l’eau des rivières en hiver est la meilleure, car il n’y a plus de saletés. On ne faisait pas bouillir l’eau. On faisait juste en sorte que la neige fonde et soit un peu tiédasse (plus froide que notre corps). C’était pour garder aussi ce qui est bon dans l’eau, parce que l’eau bouillie, ça perd toutes ses propriétés.

En été, au printemps et en automne, on se lavait dans la rivière, mais quand il faisait vraiment froid, on allait au village où il y avait des endroits avec une réserve d’eau. En hiver on prenait de la neige qu’on chauffait pour avoir une eau à une bonne température et on se lavait avec. Là où on se lavait en hiver avec l’armée, c’étaient d’assez grandes baignoires en pierre d’environ 90cm de large. C’étaient des pièces creusées dans la terre, du coup, il faisait toujours assez chaud, même en hiver. La baignoire n’était pas très large et il y avait un banc de pierre d’un côté où tout le monde pouvait s’asseoir en ligne donc on pouvait être plus nombreux que dans les tonneaux qu’on utilisait autrement en dehors de l’armée. On pouvait se mettre entre dix et quinze en se serrant bien. Plus il y avait de monde et plus le niveau d’eau montait. Il était en dessous de la poitrine quand tout le monde était là, mais il arrivait à peine au-dessus des fesses s’il y avait peu de personnes. Ce système d’être à plusieurs dans la même « baignoire » permettait de ne pas utiliser trop d’eau, même si on n’avait pas trop de problème pour la remplir, vu que c’était avec la neige. C’est d’ailleurs pour ça qu’on n’utilisait jamais la « baignoire » en dehors de l’hiver : cela demanderait trop d’eau à déplacer durant les autres saisons.

Tout le monde allait faire ses besoins dans les bois. C’était plus hygiénique de ne pas aller tous à un seul endroit, surtout avec les sortes de tongs et les chaussettes qu’on avait ! Il ne fallait pas avoir un besoin urgent pendant la guerre, parce qu’avec l’armure, c’était pas simple, vu qu’on avait des parties en bas qui étaient attachées à la taille et avec la hakama, c’était comme avoir une combinaison complète ! C’était tout juste si avant de partir à la guerre on ne disait pas aux soldats « Vous avez tous fait votre pipi ?». 

En déplacement on avait des morceaux de tissu pour s’essuyer durant la grosse commission. Sinon on utilisait beaucoup les feuilles et la mousse. On avait des morceaux de tissu si on tombait sur un endroit sans plantes utilisables ou si on n’avait que des plantes comme des orties ou des ronces. Les tissus qu’on prenait comme papier toilette étaient de la récupération de morceaux de tissu dont on ne pouvait absolument rien faire, même pas des bandages. On les coupait pour ça. On avait avec nous deux sachets en tissu pour remettre le « papier toilette » après la grosse commission (on mettait de la terre dedans pour éviter les mauvaises odeurs). Le premier pour celui qui était récupérable et qu’on laverait ensuite (chacun nettoyait le sien !) et un second pour les tissus irrécupérables. On les brûlait sur un feu à l’extérieur du camp. Un feu plus chaud que les autres pour être sûrs que tout serait brûlé. On s’essuyait pour l’urine de manière à éviter les infections, mais aussi pour l’hygiène : on ne savait pas combien de temps on allait garder notre bas (pantalon, « slip ») avant de pouvoir le laver et il fallait que ça reste propre le plus longtemps possible.

 

La présence des femmes à l’armée

Dans les camps de recrutement, il y avait toujours des femmes, car ce sont les femmes qui savaient le mieux optimiser la nourriture pour qu’on en achète le moins et faire quelque chose qui tient le mieux à l’estomac. Par contre, en déplacement, il n’y avait pas de femmes et il n’y en avait surtout pas sur les champs de bataille, parce que les femmes étaient très précieuses. C’est la femme qui peut procréer !

Les femmes cuisinaient les aliments une fois qu’ils étaient tous coupés par les hommes. Elles lavaient aussi les vêtements, mais les hommes devaient préparer les vêtements, parce qu’il fallait les séparer selon leur texture. Tout ne devait pas être frotté et tapé de la même manière ! Le lavage se faisait par tente. On avait une sorte de panier où on mettait nos affaires. Quand le panier était bien rempli, les femmes le lavaient.

Nos vêtements : au début de notre enrôlement, on prenait juste des habits dans lesquels on se sentait confortables. C’étaient les nôtres. Les vêtements étaient adaptés aux tâches qu’on devait effectuer : Pour les éclaireurs-ninja, il fallait un vêtement serré près du corps, des chaussures qui montaient en-dessous des genoux avec des protections en cuir au-dessus des genoux pour courir dans les bois. Un hakama épais comme un top sans les manches. Les manches étaient dans un autre tissu très serré avec une petite armure en cuir pour poser dessus.

 

L’usage des chevaux et contenu du sac personnel

Dans l’armée, on avait beaucoup de bœufs pour déplacer le gros matériel. On n’avait pas beaucoup de chevaux. On avait beaucoup plus de bœufs.

On a retrouvé récemment des selles avec des fibres de tissu dans le bois. Les selles d’entraînement pour apprendre à monter à cheval avaient une sorte de housse avec plusieurs couches là où on s’assied pour faire plus épais, mais c’était seulement pour l’entraînement et pour les cavaliers de l’armée ! Ce n’était pas pareil pour le petit soldat. Il y avait des chevaux qu’on utilisait en tournus pour éviter de fatiguer trop les soldats durant les grands déplacements (pas pour les petits). Il y avait toujours le risque d’une embuscade et il ne fallait pas des soldats trop fatigués pour pouvoir faire face en tout temps. C’était systématique de faire ça, parce qu’on pouvait aller dans des zones réputées dangereuses qui étaient « safe » et des endroits qui devaient être « safe » qui étaient dangereux. On ne pouvait pas toujours se fier aux messagers qui pouvaient avoir été contraints de nous mentir. Mais avec les selles qui étaient juste en bois ou en métal sans rien dessus, il n’y avait pas beaucoup de soldats qui restaient sur le cheval ! Ça faisait très mal aux fesses et on se déchirait l’habit, parce qu’il n’y avait rien pour se protéger. Pour beaucoup, comme ça faisait trop mal, on prenait un cheval pour quatre ou cinq personnes et le cheval portait le matériel. On gardait seulement notre armure légère et nos armes. Le bouclier était sur le cheval, parce que beaucoup trop lourd à porter tout le long. On faisait un tournus pour diriger le cheval. Durant les longs trajets, on avait l’équivalent d’un sac à dos qu’on portait sur les épaules. Il me semble qu’il y avait la même base en bois que pour les personnes qui portaient le bois, mais avec une toile dessus comme un sac à patate qui se resserre en haut. Les paniers en osier, ce n’était pas pratique à porter et si on tombait une seule fois dessus, ça se brisait facilement. Avec notre système de structure en bois et de sac en tissu, on avait mal au dos quand on tombait, mais on ne cassait pas nos affaires. Dans notre sac, on avait un repas, un casse-croûte (ou deux selon notre faim. Moi j’en avais deux), de quoi boire, des habits de rechange, l’équipement pour nettoyer les armes et pour nettoyer l’armure. Des espèces de chiffons pour se laver et des morceaux de tissu pour la grosse commission. On avait aussi quelques plantes médicinales, surtout une espèce de graisse avec quelque chose de cicatrisant dedans pour éviter que le sang coule si on se blesse. Ça sentait assez bon et la couleur changeait selon les sortes entre verte et beige (selon qu’il y avait plus ou moins de graisse).

 

Les paravents utilisés dans les camps de l’armée

Les seules fois où je me souviens qu’on ait utilisé ces paravents en tissu, c’étaient près de la zone dans les bois où on allait faire nos besoins ou pour nous protéger des animaux sauvages. Par contre, certains généraux les prenaient pour créer une zone privée VIP dans laquelle personne ne pouvait entrer en-dehors de quelques personnes de confiance.

De toute façon, ces panneaux étaient difficiles à utiliser à cause des conditions climatiques : beaucoup de vent, de pluie, etc. Les tissus ne résistaient pas longtemps (on utilisait les tissus solides pour les tentes). En plus, ça fait beaucoup de bruit quand le tissu tape à cause du vent !

 

Quand il faisait froid

Pendant la saison froide, les tentes étaient en partie enterrées. Il fallait descendre d’une cinquantaine de centimètres pour atteindre le sol. Je vois encore la lumière rasante du soleil couchant qui traverse la toile des tentes, mais avec le sol qui reste dans l’obscurité. Enterrer en partie les tente était un moyen de mieux garder la chaleur. Il y avait sur le sol une sorte de tatami (mais plus fin que ceux qui se trouvaient dans les maisons) qui maintenait une bonne température dans l’abri. Mais les tentes n’étaient pas utilisées au milieu de l’hiver. Il y avait une pause. De toute façon, pas de combats en cette période, exception faite des combats de boules de neige !

Quelques années après mon entrée à l’armée, il y a eu une grosse neige qui est arrivée tôt dans la saison, donc avant que le camp ferme pour la pause hivernale. Pour dégager la neige, nous utilisions un attelage spécial avec une partie qui ressemblait à un chasse neige. Deux chevaux étaient attelés devant le « chasse-neige » et quatre derrière poussaient l’attelage. C’était un entraînement de leur apprendre à pousser ! Pour leur faciliter la tâche, des soldats allaient devant et essayaient de créer un mini-chemin pour les chevaux de tête de manière à ce qu’ils se fatiguent moins.

Je me souviens aussi que je portais des sortes de moufles en hiver. Elles étaient faites en cuir avec la fourrure à l’intérieur du gant de manière à avoir bien chaud. Les vêtements d’hiver avaient tous la fourrure vers l’intérieur et le cuir vers l’extérieur, car cela gardait ainsi très bien la chaleur.

 

Les armures

Les généraux étaient souvent habillés comme s’ils étaient à une parade ! Ils avaient beaucoup de couleurs et des armures impressionnantes. Il fallait des heures pour s’habiller et autant pour se déshabiller avec ces habits-là ! On ne pouvait pas mettre cet équipement tout seul et on ne pouvait pas non plus l’enlever tout seul ! Ce n’était pas très confortable et on ne pouvait pas bouger facilement.

La plupart des soldats n’avaient pas de belles armures. Celles-ci avaient diverses couleurs et étaient constituées de multiples pièces rapportées. Ils n’avaient pas l’argent pour se faire refaire les pièces cassées. Ils se fournissaient souvent auprès de familles qui avaient besoin de liquidité et vendaient pièce par pièce selon les besoins financiers l’armure d’un parent. Une armure avec une seule couleur, c’était pas n’importe qui ! Les autres personnes, c’était avec des pièces [de différentes couleurs]. Ce qui me rend folle, c’est que je suis certaine qu’il y avait dans les ruines [fouilles archéologiques] des armures pas complètes et qu’on n’a pas compris ce que c’était.

D’autre part, lors d’attaques surprise, les soldats n’étaient jamais en armure : il fallait une bonne heure avec en tout cas l’aide d’un compagnon pour l’enfiler et la fixer !

La remise à neuf

La remise à neuf d’une armure était quelque chose de rare et de très coûteux. De ce fait, c’étaient surtout les personnes appartenant à la noblesse qui demandaient ce travail de restauration. L’armure représentait alors une sorte de mémorial en souvenir de la personne décédée. Dans certains cas, il pouvait y avoir la remise à neuf de l’armure de quelqu’un qui avait agi de manière incroyable et, dans ce cas, le pays effectuait le travail de rénovation en remerciement avant de remettre l’objet à la famille. Il y avait encore les proches qui demandaient une réparation de l’armure, parce que cela leur faisait trop mal de voir la blessure mortelle qui avait emporté leur parent sur l’armure (certains jetaient même l’armure). Il pouvait enfin y avoir une remise à neuf de l’armure, parce que les enfants allaient reprendre cet objet plus tard. Je trouve fou qu’on dise aujourd’hui systématiquement qu’on remettait à neuf une armure à la mort de la personne. C’était très cher. 

Comme les armures étaient souvent dépareillées, il n’était pas facile de savoir qui était l’ami et l’ennemi sur le champ de bataille. De ce fait, on portait souvent le blason de notre camp sur la poitrine et dans le dos pour éviter de tuer son frère sur le champ de bataille.

La plupart des soldats avaient une petite flûte qu’ils portaient sous leur armure. Jouer de cet instrument était un moyen d’alléger les cœurs et de se remémorer les morts.

 

Le bandeau

On portait un bandeau sous le casque ou pour maintenir la chevelure et la transpiration quand il n’y avait pas de casque. Ce bandeau était porté en permanence, mais il était rarement banc, tout simplement parce que c’était beaucoup trop salissant dans un camp d’armée. On avait tendance à prendre une autre couleur, parce que blanc, ça tournait vite en une autre couleur ! On voyait tout de suite que tu avais transpiré ! On prenait des bandeaux jaunes, bruns, rouges ou noir. Moi, c’était noir.

 

Les “ninjas”

[comme « samouraï », le terme « ninja » n’était pas utilisé à la fin de l’ère Sengoku, mais Laura a choisi ce terme parce que c’est le mot français qui se rapproche le plus de ce qu’elle a en tête]

Les « ninjas » en mode infiltration n’avaient jamais de sabre. C’était impossible d’être discret en en ayant un à la ceinture. Ce n’était pas pratique pour bouger : on ne pouvait pas se plaquer vite contre un mur. Ça faisait du bruit ! Les ninjas apprenaient à pouvoir dérober n’importe quelle arme pour pouvoir se défendre.

Dans le langage courant, on n’appelait pas les ninjas « les furtifs », mais « les ombres » ou « les hommes d’ombres ». On ne savait même pas s’ils existaient réellement, parce qu’il n’y avait ni traces, ni bruit de leur passage. 

Les ninjas qui n’avaient pas besoin de garder leur identité ou leurs capacités secrètes allaient dire plus facilement qui ils étaient, parce que « ninja » égalait « poisons », mais aussi « remèdes » parfois plus puissants que ceux des médecins. Les « ninjas » pouvaient identifier très rapidement les poisons et donner les bons antidotes. C’est pour ça que les nobles avaient souvent des « ninjas » à leur service. Ils servaient souvent de goûteurs. Cela arrivait que des ninjas à la retraite deviennent des médecins. On ne pouvait pas faire toute une vie un métier qui demandait autant physiquement ! Les « ninjas » ne se trahissaient pas (un « ninja » n’allait pas dire de quelle famille de « ninja » venait un poison, mais il allait enquêter. Il essayait de régler les choses par lui-même). Il y avait le côté honneur comme les samouraïs, mais pas du tout de la même manière. Le « ninja » évitait de tuer d’autres « ninjas », ne serait-ce que parce qu’ils étaient assez peu à avoir la formation complète.

 

Les tortures

Souvent, les bourreaux ne savaient rien sur la personne à torturer : leur job était de torturer, soit en sachant que la personne serait mise à mort ou alors, si elle devait rester vivante, ils faisaient des tortures avec « effet champ de bataille ». L’important pour les bourreaux, c’était de récupérer les informations souhaitées.

Le plus souvent, les prisonniers étaient attachés avec des chaînes fermées par une sorte de cadenas, parce qu’elles faisaient beaucoup plus mal aux poignets que les menottes. On mettait les chaînes en huit autour des poignets. Ce n’était pas agréable du tout !

On ne déshabillait pas les prisonniers, parce qu’on faisait en sorte que les fibres des vêtements entrent dans les blessures au moment de la cicatrisation. Cela rendait les choses plus douloureuses. Au début, les bourreaux attaquaient les membres pour être sûrs que le prisonnier ne puisse pas s’échapper. Ils utilisaient des « clous ». Il pouvait y en avoir facilement cinq ou six dans chaque jambe et trois ou quatre dans les bras. Les « clous » étaient comme des longs pieux très fins (de l’épaisseur d’un stylo bille). Les blessures causées par ces « clous » pouvaient bien se cicatriser si on était finalement relâchés, mais la plupart du temps, les gens mouraient durant les tortures. Après les bourreaux attaquaient l’abdomen.

A l’époque, on torturait pour que cela ressemble plus à des blessures de combats qu’à des tortures. Des années après que j’aie été torturé, pour être certains que la personne torturée ne puisse pas parler et dire ce qui avait provoqué les blessures, on utilisait une sorte de mécanisme qui tirait la mâchoire en bas. La langue était retenue à l’extérieur de la bouche et en relâchant d’un coup le mécanisme, la langue était coupée par les propres dents du prisonnier. C’était une blessure connue quand on tombait à cheval au combat, donc cela n’éveillait pas forcément les soupçons.

Contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, à l’époque, on ne coupait pas les doigts. Ceux qui avaient les doigts coupés étaient surtout les artisans suite à des accidents du travail, mais pas les soldats et on ne torturait pas comme ça. Si on voulait rendre la personne incapable d’utiliser sa main, on la broyait (ça fait beaucoup plus mal que juste couper les doigts !). Une des tortures courantes était de casser les os des pieds en suspendant la personne avec les bras en haut : elle a le choix entre étouffer ou souffrir énormément en s’appuyant sur ses pieds. On mettait aussi des prisonniers dans des mini-prisons où on ne pouvait pas tenir assis avec le dos droit.  

Beaucoup de bourreaux devenaient ensuite médecins (mais c’était plus souvent l’inverse !). Ils avaient de très bonnes connaissances anatomiques. Ils pouvaient piquer les poumons avec des piques très fines [quelques petits millimètres de diamètres]. C’est tellement petit que le corps coagule assez vite et le prisonnier ne se noie pas dans son propre sang. On crache un peu de sang avec cette torture, mais pas beaucoup.

 

Guerres et perte des hommes

Contrairement à beaucoup, comme Japonais, on mettait plus d’énergie sur la rapidité et la furtivité dans l’armée.”

La logistique pour le combat

“Deux jours pour préparer les hommes au combat, c’était un minimum ! Moi, je voulais, entre autres, que tous les hommes aient un ou deux trucs de premiers soins avec eux, comme des bandages ou de la crème qui stoppait les épanchements de sang. Ça prenait du temps de rassembler toutes les affaires pour tout le monde !

Faire une bataille avec une armée, c’était une énorme logistique ! Un peu comme quand un prof d’école doit préparer un camp avec plusieurs classes. Ce n’était pas rien, même avec une armée qui était prête. C’était fatigant pour tout le monde et c’était un stress pour tous. Ce n’était pas rien de déplacer les hommes, les chevaux, les tentes… Ce n‘était pas mignon et plein de bisounours, surtout si on voulait que les hommes soient prêts à se défendre à n’importe quel moment ! Quand on arrivait au combat après avoir beaucoup marché, les hommes et les chevaux n’étaient clairement pas prêts au combat. Ils ne pensaient qu’à se reposer !

Même prêts en armure, il fallait en tous cas une heure aux soldats pour être disponibles au combat.”

Les arcs à cheval

“Pour moi, on ne pouvait pas avoir de grand arc à cheval. Pour se défendre, il fallait pouvoir passer l’arc par-dessus l’encolure pour tirer des deux côtés, ce qui n’était pas possible avec un grand arc où on ne peut tirer que d’un côté (ou alors il faut faire faire demi-tour au cheval, ce qui n’est pas forcément le but si on est poursuivi !). Porter un grand arc à bout de bras n’était pas possible sur de longues distances. Ça fatiguait trop le bras et si on le laissait reposer sur la cuisse, le cheval ne pouvait pas tourner l’encolure. Moi, j’avais un arc très court quand j’étais à cheval. Je n’étais pas le seul, mais ce n’était pas très courant. Après, quand on m’a vu, certains ont aussi adopté l’arc court pour aller à cheval.”

Courir vers l’ennemi

On voit souvent dans les films les soldats des deux camps courir les uns contre les autres alors qu’ils sont à environ 150m. C’est ridicule ! Ça ne sert à rien si ce n’est de fatiguer les hommes pour rien. Un jour un soldat a couru vers moi pour se battre et il s’est écroulé à mes pied sans que j’aie fait quoi que ce soit ! En plus, j’ai déjà vu des accidents en courant comme ça : des chutes qui entraînaient une dizaine d’hommes avec des blessés ! C’est comme de vouloir déplacer une armée complète sur une grande distance, ça ne sert à rien et en plus ce n’est pas discret : on verra de loin le nuage de poussière soulevé par les hommes et les chevaux en marchant ! Moi, je ne voulais pas que mes soldats courent face à l’armée adverse, même si l’armée adverse le faisait. Je disais : « Pas besoin de courir vers la mort. Si vous devez mourir, elle viendra à vous toute seule ». C’était plus impressionnant d’avoir une rangée parfaite d’hommes qui avancent d’un pas sûr vers l’ennemi. Ça faisait comme un tsunami de glace qui avance lentement, mais détruit tout sur son passage. A « mon époque », je disais que ça donnait le même effet que de la lave.

Le problème des sandales japonaises

Un élément qui me fait rire, c’est le fait qu’on ne voit jamais dans les films le problème que pose les sandales japonaises au combat. Ce n’était pas pour rien que les enfants étaient toujours pieds nus à « mon époque » ! Les sandales tiennent mal aux pieds et même celles qui ont des lacets ne sont pas stables. Sans compter que les lacets coupent la circulation du sang quand elles sont bien serrées. Je me souviens que quand il y avait de la boue, les gens, quels que soient leur métier et leur origine sociale, tombaient régulièrement, la sandale restée collée dans la boue. En combat, c’était un vrai problème : le pied glisse beaucoup si on garde la chaussette et que le sol est boueux ou mouillé, ou alors la sandale reste coincée dans la boue. Il n’était pas rare qu’on perde les sandales au combat, c’est la raison pour laquelle il arrivait souvent qu’on se déchausse avant de combattre quand les conditions étaient mauvaises. Moi, j’avais réglé le problème en adoptant les chaussures « ninjas » qui tenaient spécialement bien aux pieds.

Combattre

Les combats dans la vraie vie, ce n’est pas comme dans les films : un coup dans le cou avec un sabre est mortel, pas besoin d’en faire six ! Une blessure dans le bas-ventre, sur le côté, ne fait pas de saignements dans la bouche ! Je me souviens d’avoir été un jour blessé au combat sur le côté gauche. Tout le buste avait été traversé. Je me rappelle bien que ce type de blessure empêche de se baisser et est très douloureuse pour monter à cheval !

Si la personne en face n’hésite pas une fraction de seconde pour te porter un coup fatal, tu n’hésites pas à frapper. On ressent quand c’est une personne qui est mauvaise en face et qui veut te tuer. Ces personnes-là, c’est très dur de leur faire changer de chemin. On voit aussi quand c’est quelqu’un qui doit tuer, mais qui hésite et ne le désire pas. Ce n’est pas la même énergie dans le sabre.

Les chevaux de combat étaient entraînés à revenir seuls au camp en cas de problème. Comme ça, ils pouvaient ramener leur cavalier blessé. Tout le monde connaissait le nom des chevaux appartenant aux généraux. C’était très important en combat de savoir reconnaître le cheval du général, ne serait-ce que pour avoir une idée où celui-ci se trouvait et pour savoir s’il était blessé ou tué au combat lorsque le cheval revenait seul au camp. Le cheval était un repère pour tous les soldats.

Nettoyer le sabre

Dans les films, on voit souvent les samouraïs nettoyer leur lame, mais jamais le reste du sabre. Si on utilise beaucoup son sabre, il faut souvent le démonter entièrement pour le nettoyer ! A mon époque, il fallait aussi très souvent laver le tissu décoratif sur la poignée du sabre, mais ça ne suffisait pas, surtout en hiver : le tissu devenait cassant à cause des intempéries et du froid. Il fallait le changer tous les mois environ. La boue fait aussi des morceaux qui restent collés (on ne voit jamais toute la boue qu’il y avait dans les films !). Mais c’est surtout le sang qui est difficile à enlever et ça sent vite mauvais. Ça me fait rire quand je vois des films avec des épées qui ont des gardes toutes petites : ce n’est pas possible de se battre comme ça : la main glisse à cause du sang et on risque de se couper gravement ! Dans les films, on voit qu’il y a juste un peu de sang séché sur la lame, mais dans un vrai combat, il y a des caillots de sang qui sont gélatineux et très glissants ! (Le sabre est froid en comparaison du sang : ça fait une réaction ! C’est rare de laisser son sabre à l’air en plein soleil pour que la lame soit chaude !). Oto-Sama [le père adoptif] m’avait dit que c’était pour ça que les sabres avaient la poignée entourée de tissu : c’est le meilleur moyen pour tenir son sabre lorsqu’il y a du sang dessus. Avec du cuir ou autre chose, ça glisse. En plus, le cuir ça coûtait beaucoup plus cher que le tissu.

Les polices de villages

Je ne me souviens pas beaucoup de grandes batailles. Le général qui m’a fait entrer dans l’armée était d’ailleurs très fier de ma manière de gérer les conflits. Je déployais la plupart du temps mes hommes pour faire des diversions, ce qui me permettait d’infiltrer les lieux. Ils n’ont presque jamais été obligés de manier les armes. Les moments où ils ont dû utiliser le plus leur savoir-faire, c’était quand ils étaient une sorte de police dans les villages. On faisait comme des rondes en passant de villages en villages. Les villes dont je retenais les noms, c’étaient seulement celles avec quelque chose de particulier. Mais en passant juste devant, c’était difficile pour moi de me rappeler comment elles s’appelaient. Il n’y avait pas des panneaux comme maintenant !

 

De la poudre à canon pour soigner les plaies

On pouvait utiliser de la poudre à canon pour soigner provisoirement des plaies. C’était une technique très douloureuse, mais qui permettait de cautériser un minimum à l’extérieur (même si cela continuait à saigner à l’intérieur) pour tenir jusqu’au passage du médecin. La difficulté était de verser exactement la même quantité de poudre tout le long de la plaie pour avoir une cicatrice uniforme après la mise à feu.

Cette technique était utilisée pour certaines blessures au ventre, notamment celles causées par un coup de fourche. Pour que cela soit efficace, il fallait que la blessure fasse moins de 10 cm et qu’elle ne soit pas trop profonde, puisque la mise à feu de la poudre amplifiait la zone blessée.

Cette technique était aussi utilisée pour des blessures à la jugulaire. Dans ce cas, c’était à 50%-50% : soit la blessure s’empirait, soit cela permettait de sauver l’homme jusqu’à ce qu’il puisse être examiné par le médecin. De toute façon, il n’y avait rien à perdre.

Certains généraux ont aussi imposé cette technique lors de blessures superficielles sur les jambes pour que les soldats continuent le combat. Mais il y avait le risque la poudre abîme le muscle et que le soldat soit plus mal après le soin qu’avant !

 

Les arquebuses

J’ai vu mes premières armes à feu lorsque j’avais dans les 26 ans ou quelque chose comme ça. Là, ça devenait plus corsé ! Mais comme le temps de charge de l’arme était long, je faisais en sorte que tous tirent en même temps et quand ils rechargeaient, je passais devant eux ! Autrement, ton ami, c’est la pluie !

Je sais que j’ai manié des armes à feu et que j’étais doué, mais je n’aimais pas plus que ça. Mon sabre m’allait très bien. Je trouvais que les armes à feu étaient lâches et traîtres. En plus, c’est beaucoup plus difficile de combattre de la façon dont je voulais me battre : forcer l’adversaire à se rendre. Les anciennes arquebuses, si je ne me trompe pas, faisaient des effets « fusil à pompe » avec des blessures graves et en plus l’arc était plus efficace.

Je me rappelle qu’il y avait parfois toute une équipe autour des tireurs pour recharger les armes de manière à gagner beaucoup de temps entre les tirs. Il pouvait y avoir jusqu’à quatre personnes autour du tireur qui avaient chacune pour tâche de recharger une arme différente que le tireur prenait à tour de rôle !

Déjà à mon époque, les forgerons et les fabricants d’armures travaillaient sur des armures qui pouvaient résister aux balles des arquebusiers, mais ça rajoutait bien 10kg à l’armure qui devait faire de base 30kg ! Il fallait entre deux et trois heures pour mettre cette armure.

Je n’ai jamais pris de coup d’arquebuse, mais à mon époque, il n’y en avait presque pas. On trouvait assez lâche d’utiliser cette arme. Ça faisait des blessures beaucoup plus graves que les flèches. Pour moi, c’était juste inenvisageable d’utiliser ce genre d’arme. Un camp très au Sud avait des arquebuses. Je ne voulais pas qu’on se batte contre eux, parce qu’on n’aurait sûrement pas pu prendre le dessus. Je ne voulais pas mettre en danger la vie de mes soldats avec des armes que nous ne connaissions pas bien et nous ne savions pas comment les soldats adverses s’étaient entraînés avec.

 

Bataille contre les “Huns-vikings”

On s’est battu contre des envahisseurs dont « l’armure » n’était pas comme la nôtre. Beaucoup plus colorée et faite de tissus épais. Pas faite de plaques. C’était épais, mais souple. Dans les kimonos d’hiver, on avait aussi un moyen de faire épais, mais souple (On appelait d’ailleurs « les tisseurs de destins » ceux qui tissaient les tissus, ça doit sans doute venir de l’idée des dieux qui tissent notre destinée).

Les ennemis avaient la peau plus foncée que la nôtre. Ils descendaient de bateaux en bois qui avaient quelque chose de drakkars : larges et bas. Certains bateaux avaient des tourelles avec des archers. Certains « Huns-Vikings » étaient habillés presque comme des mongols, d’autres plus comme des Vikings. Pour moi, ils ressemblaient aux Huns caricaturaux : avec la mâchoire très carrée. Ils étaient peut-être plus petits que les soldats japonais, mais c’est difficile à dire à cause de leur manière de se battre, parce qu’ils étaient recroquevillés sur eux-mêmes. Les armures et la manière de se battre faisaient penser aux Vikings, un peu comme si c’étaient des barbares asiatiques.

Ce peuple, c’étaient des bandits qui n’hésitaient pas à tout faire pour tuer. Déjà rien que le fait de garder des archers hors de portée de nous, sur la mer loin de la plage, c’était lâche. J’admirais la technique, mais je trouvais lâche. En plus, cela ne posait pas de problème aux archers de viser leur propre camp. J’ai vu des flèches transpercer les crânes de nos adversaires et ce n’étaient pas des flèches perdues ! Je me suis demandé si ce n’était pas un moyen pour éliminer celui qui était devant la cible et pour pouvoir ensuite viser la cible. Pour moi, ils avaient perdu tout sens de l’honneur au combat.

Cette bataille était un « gros bordel », le chaos. On a perdu beaucoup d’hommes là-dedans. Du sang partout. Beaucoup de brouhaha. On ne voyait pas qui était l’ennemi. La bataille n’était pas préparée : pas d’hommes prêts, certains n’avaient pas d’armures, pas d’éclaireurs, pas de défense face aux flèches qui nous arrivaient dessus. On a juste été envoyés à l’abattoir ! C’est pour ça que je me suis dit que je ne voulais plus jamais vivre ça et que j’allais grader.

Cette bataille c’était un « amas de tout ». Il faut tout regarder et on ne voit rien. On s’affaiblit. L’impression qu’il descendait toujours des ennemis, qu’il en arrivait toujours plus. A terre, vers la fin, il y avait un mélange de sang, de boue, de sable et d’eau. Au fil de la bataille, le sol devenait de plus en plus glissant et boueux. Il accrochait aux pieds.

On s’est aussi pris des pluies de feu… de notre propre camp ! Ils disaient qu’ils avaient mal visé et qu’ils voulaient atteindre les bateaux, mais comme nous étions proches des bateaux… Je me souviens à un moment avoir été mouillé par quelque chose. J’ai cru que c’était le sang d’une jugulaire. Le produit a commencé à me brûler au bout d’un moment. J’avais plein de rougeurs là où ça avait coulé. Heureusement, j’avais une bonne armure et j’étais près de l’eau. Mais pour certains, c’était comme s’ils étaient brûlés à l’acide. J’ai dit à ceux qui étaient autour de moi d’aller dans l’eau, mais tout le monde n’a pas eu cette chance. Quand la pluie de flèches enflammées est tombée, le bruit n’était vraiment pas sympa ! Après, la nuit en dormant, j’entendais encore les cris de mes camarades brûlés vifs d’où le fait que les cadavres étaient ensuite méconnaissables. Quand ça a commencé à brûler, je ne me suis plus battu contre l’ennemi, mais contre ceux de mon propre camp. Tous ceux qui étaient à portée. J’ai dû en tuer au moins vingt [qui brûlaient], plutôt qu’ils agonisent. J’ai pu en sauver cinq d’un bon « high-kick » en les jetant à l’eau.

Cette guerre était vraiment un massacre des deux côtés. Le seul fait qu’on ait gagné, c’est parce qu’on était plus nombreux qu’eux. La plage, c’était plus la plage. C’étaient des corps, des corps et des corps. Certains étaient tellement endommagés qu’on ne pouvait même pas les identifier et dire s’ils étaient de notre armée ou non. Parfois, il n’y avait qu’un pied qui permettait de savoir à quel camp ils appartenaient.

A la fin de la bataille, ils ont jeté tous les corps, amis et ennemis, en les mettant sur un bateau qui ne coulait pas complètement. Ils l’ont fait brûler et, ensuite, le navire a coulé. Ça, c’est la gentillesse de certains généraux ! On n’a même pas pu récupérer les armures, ni même les plaques et les armes, ainsi que les identifiants que certains avaient sur eux (un foulard, un objet qui était tout contre eux à rendre : un collier, une bourse, une pièce) pour les remettre aux familles parce que ça prenait trop de temps !  Avec certains de mes camarades, on a quand même pris autant d’objets qu’on le pouvait en les cachant dans nos vestes de kimono qui étaient très larges lorsqu’on déposait les cadavres sur le bateau.

On est plus mal d’avoir survécu à cela [cette bataille] que d’être mort.