27. Voyage au Japon

 

En octobre 2019, Laura part à son tour, seule, sur les traces de son ancienne existence japonaise. Une expérience moyennement positive, puisque mon aînée fait une énorme décompensation sur place du fait qu’elle oscille sans arrêt entre passé et présent. Il faudra la rapatrier en catastrophe plus vite que prévu. Avec mon mari, nous aurions dû être beaucoup plus méfiants suite à la forte réaction émotionnelle de Samantha aux États-Unis. Nous savons désormais qu’il ne faut jamais être seul sur les traces de son ancienne existence. Il faut impérativement avoir à ses côtés une personne qui permet de décharger « les images » et qui, surtout, prend en charge les aspects pratico-pratiques du voyage, très difficiles à gérer quand on est bombardé de souvenirs plus ou moins violents.

 

Le voyage au Nord de l’île

Heureusement, Laura s’accroche et réussit à partir au Nord de l’île d’Honshu, là où elle pense avoir vécu comme samouraï. Elle ne profite cependant guère du voyage. Elle n’est pas bien. Elle a de très fortes nausées et d’intenses vertiges qui vont rendre très pénible l’ensemble du trajet de Tokyo vers le nord de l’île. Elle est dans cet état depuis son réveil. Elle n’a pas beaucoup dormi la nuit, mais elle se sent vraiment dans un état étrange au-delà d’un simple manque de sommeil.

Alors qu’elle est dans le Shinkansen, le train à grande vitesse japonais, elle sent comme des coups de pic à glace dans le cœur. Les vertiges sont aussi inhabituels : elle sent que tout tourne non pas à cause d’un malaise, mais comme si elle était prise dans la gravité de la Terre. Elle a une impression de balise qui envoie un signal depuis son organisme. Elle se demande si son corps ne réagit pas fortement au fait qu’elle se trouve proche du lieu de son ancienne existence. Autre impression bizarre qu’elle a dans le train : alors qu’elle est debout pour la première partie du trajet, elle sent le poids d’un sabre sur le côté et même la chaleur dégagée par sa présence contre le corps. Une impression surprenante qui ne la lâche pas.

 

L’ancien domaine

Le lendemain, Laura visite le tout petit hameau au nord-ouest du village de Nakano (ouest de Hirosaki) dans lequel elle pense avoir vécu durant son ancienne existence. C’est en partie décevant : « Il n’y avait rien. C’est comme s’il s’était passé quelque chose et que tout a été déplacé de ma maison ». Il n’y a plus aucune trace de la demeure de ses souvenirs à l’endroit qu’elle a identifié comme étant le terrain de son ancien domicile. Un nouveau bâtiment y a pris place sur un talus créé artificiellement à partir d’une terre qui n’est pas celle d’origine.

Ma fille constate aussi que les cours d’eau des alentours se sont déplacés par rapport à ses souvenirs. « Je me rappelle qu’avant, le cours d’eau était juste à côté de la maison et que c’était moins en pente qu’aujourd’hui. On allait y abreuver les bœufs et les chevaux. C’était un petit cours d’eau. Il y avait un endroit plus profond en amont où les femmes allaient puiser l’eau. On n’avait pas le droit d’aller là pour jouer et nager. On devait rester où c’était moins profond en aval pour pas souiller l’eau. Les chevaux ne pouvaient aussi aller qu’à certains endroits. »

Par contre, les sons des lieux sont identiques à ses souvenirs.« Ce que j’entendais était la même chose ». Elle a presque le sentiment d’entendre les voix qui résonnaient il y a 500 ans en arrière et, comme Samantha lorsqu’elle s’approchait du Palais de Justice à Brooklyn, Laura ressens son corps tel qu’il était durant son ancienne existence.

Il y a aussi les arbres dont elle m’a si souvent parlé : « Il sont très grands. Ils donnent l’impression d’être dans une forêt qui n’est pas à ta taille. Une forêt pour yokaïs et pas pour humains, comme c’était le cas dans mes souvenirs. ». Pour vérifier la véracité de ses sensations, Laura continue sur plusieurs dizaines de mètres le chemin qui passe devant le terrain qui abritait probablement sa demeure. Puis elle fait demi-tour. Et là, elle sent un gros pincement au cœur au moment-même où elle arrive de nouveau à la hauteur de ses anciennes terres. Il y a une connexion particulière avec ce lieu. Elle est quasi-certaine que c’est bien là qu’elle a vécu il y a 500 ans. « Je suis retournée sur la terre où j’ai grandi ! ». Elle a en prime le sentiment très fort que tous ses objets personnels ont été déplacés pour les mettre en sécurité. « Je pense que ça a été fait 50 ans après mon décès. ».

Dans tout cela, il y a un élément qui m’apparaît particulièrement marquant : le fait qu’il y ait deux toris, ces portails traditionnels japonais qui marquent l’entrée de sanctuaires shintoïstes, sur le terrain que Laura identifie comme ayant abrité son ancienne maison. Or ma fille a toujours affirmé qu’elle vivait dans un « dojo-monastère », un lieu offrant à la fois entraînements guerriers et prières et qui accueillait aussi bien de futurs soldats que des moines. Il y a peu de probabilité que la présence de toris à cet endroit précis soit une simple coïncidence.

 

Le sanctuaire du Mont Iwaki

Peu après, Laura se rend dans un sanctuaire religieux installé au pied du Mont Iwaki. Quand elle arrive sur place, il y a peu de visiteurs, mais plusieurs êtres désincarnés, des yokeïs, qui n’ont cependant plus la même forme qu’il y a 500 ans. Laura en est un peu triste.

Etonnamment, il y a ce jour-là, dans ce sanctuaire, une cérémonie pour la réalisation des vœux. Laura demande à pouvoir en profiter. « Ils étaient étonnés qu’une étrangère qui ne parle pas le japonais fasse cela ! Ils vont se souvenir de moi très longtemps. On a galéré pour que je fasse comprendre mes vœux ! C’était assez dur de dire pour les souhaits ». Les moines et le personnel sur place seront adorables et ils feront tout pour aider cette drôle d’occidentale à réaliser son rêve. Laura s’étonne cependant des différences qu’il y a entre la cérémonie actuelle et ce qu’il se passait dans ses souvenirs. Effectivement, comme auparavant les vœux sont écrits sur un papier. Mais aujourd’hui, elle doit donner son nom et son adresse complète et tout cela est répété à haute voix « ça fait bizarre, même si ce n’est pas dit de manière complètement audible. A l’époque, c’était déjà à peine si on disait le nom de la personne. Nous on notait les souhaits sur un parchemin et on ne disait que le nom de la personne, et encore discrètement, et un nom de code pour dire la symbolique du souhait. Après, on brûlait le parchemin pour que les souhaits montent vers les dieux. » Ma fille attend un peu que le parchemin soit brûlé avant de constater avec étonnement que ce n’est plus le cas.

Laura a surtout l’espoir que les prêtres aient, comme elle, des capacités hors-normes. Ce n’est apparemment pas le cas. Ils ont une belle foi ancrée en eux, mais « ils n’entendent et ne sentent plus grand-chose. Ils font les choses par automatisme parce qu’ils ne savent plus à quoi ça sert. C’est comme pour le maniement du sabre où l’on ne sait plus pourquoi on fait certains gestes. J’aurais pas pensé que ce serait autant que ça ! ».

Laura se balade ensuite beaucoup sur place, attentive aux petits détails, comme les rigoles qui entourent certains temples. Pour elle, c’étaient des passages permettant aux poissons de circuler d’un lieu à l’autre « Quand il y avait la sécheresse, si c’était très sec, on pouvait bloquer les passages [peu profonds] pour qu’ils ne meurent pas. » Plus il y avait de poissons et plus cela montrait que l’endroit était sain, m’explique-t-elle.

Elle est aussi triste de constater que les lampes en pierre installées sur l’ensemble du terrain n’ont pas été allumées depuis belle lurette. Il n’y a aucune trace de feu dedans. Elle se rappelle de sortes de « bougies à réchaud » qui étaient faites avec un tissu imbibé de produit inflammable. Elles avaient une forme de boule en été, parce qu’il n’y avait pas besoin de les brûler très longtemps et en forme d’escargot en hiver, ce qui leur permettait de se consumer beaucoup plus longuement.

Elle voit aussi des drapeaux blancs près d’un temple, mais ils n’ont clairement plus la même symbolique qu’à « son époque ». Elle me raconte qu’il y a 500 ans, on les trouvait près des temples et dans les endroits où il y avait eu beaucoup de morts. On y mettait le nom de la personne ou de la famille à laquelle les décédés appartenaient. A cette époque, on ne savait pas forcément qui était le mort, par contre, on reconnaissait toujours l’écusson d’appartenance.

 

Salles de bain japonaise

Un peu plus tard, Laura se sent un peu mieux après avoir emménagé dans un hôtel très traditionnel de Hirosaki. La chambre est grande avec des tatamis au sol et une salle-de-bain comprenant une baignoire profonde qui s’enfonce dans le sol. Il y a même une petite véranda avec vue sur un jardin magnifiquement arborisé.

En me montrant les images de sa salle-de-bain traditionnelle, ma fille me rappelle qu’enfant, elle ne comprenait absolument pas pourquoi on ne devait pas mouiller le sol de notre propre salle d’eau. Nous devenions fous : elle laissait de véritables piscines à côté de la baignoire ! « Je ne comprenais pas où était le problème et je ne comprenais pas pourquoi on mettait un linge par terre en sortant de la baignoire. Je me disais que c’était parce que c’était plus confortable ». En allant au Japon, elle réalise que les salles de bains traditionnelles sont construites pour être entièrement mouillées avec des écoulements et un revêtement de sol qui supportent les giclures.

 

Le château de Hirosaki

Laura décide aussi de visiter le grand parc abritant le château de Hirosaki. Sur place, elle a la possibilité d’essayer un habit traditionnel avec photos à la clé. Elle hésite longuement entre le costume de samouraï et le kimono féminin, mais elle pense qu’elle pourra se créer une armure avec du matériel de cosplay, alors qu’un kimono est plus difficile à trouver et à faire chez nous. Pour effectuer son choix de perruque et de kimono, « Je me suis demandée ce que Baru [un ami de son ancienne vie] aurait pris ». En bougeant dans ce vêtement mon aînée regrette que les manches ne lui arrivent qu’au milieu des avant-bras. C’est comme si on avait oublié que les manches étaient très longues dans le passé et que cela faisait partie de l’élégance féminine de savoir bouger et de faire les gestes du quotidien avec elles. Laura a en tout cas le sentiment que le personnel est un peu étonné par sa manière d’agir dans ce costume traditionnel.

Durant toute sa visite du parc et du château, Laura ne ressent rien de particulier. De son point de vue, il n’y a pas grand-chose à voir. Après recherche, ce n’est pas étonnant : le château de Hirosaki a été bâtit en 1611, donc peu avant la mort de Shizaki. Par contre, elle apprécie beaucoup la beauté des lieux. Elle nous confie aussi sa surprise de découvrir un château si petit. « Le lieu me disait bien quelque chose, mais ce qu’il y avait était beaucoup plus grand que le château d’Hirosaki ». Et effectivement, le parc abrite les ruines d’autres édifices, sans doute ceux restés dans sa mémoire.

Elle s’étonne également de découvrir des douves très peu profondes. « Avant, elles devaient faire au minimum 1,20m, mais souvent environ 1,70m de profond. Je pouvais sortir les bras de l’eau quand je m’infiltrais par-là. On disait que les dragons devaient pouvoir passer en nageant dans les douves. »

Le seul élément bizarre qui lui arrive est d’entendre soudain des bruits de sabots. Elle est alors heureuse de voir des chevaux, elle qui regrette de ne croiser quasiment aucun animal domestique sur les terres nippones. Mais rien n’apparaît malgré la clarté du son. Peut-être est-ce un « enregistrement » du passé ou simplement Laura capte-t-elle intérieurement ce son en lien avec ses propres souvenirs. Mais c’est suffisamment réel pour qu’elle cherche pendant un certain temps l’arrivée des chevaux.

 

Maisons de samouraïs

Laura visite ensuite quatre anciennes maisons de samouraïs (plus récentes que la sienne). « J’aimerais bien habiter là-dedans ! ». Des maisons presque totalement vides. « Même la maison d’Oto-Sama [le père adoptif] était plus remplie que ça ! ».

Elle se souvient que contrairement aux maisons visitées, la pièce où se trouvait le foyer de sa maison avait un plafond très haut pour éviter les incendies et simplement éviter qu’il y ait des marques à l’intérieur à cause de la fumée. Elle se souvient des gros feux qui étaient allumés en hiver et qui servaient aussi bien à garder du bouillon au chaud qu’à tempérer la maison.

Ma fille est particulièrement étonnée par la petitesse de la pièce où est stockée l’armure. Elle se souvient qu’il y avait besoin de place pour pouvoir étaler chaque élément avant de les poser un à un sur le samouraï. Elle est surtout très choquée en découvrant les sabres. « Ils étaient en coma. En mode « off ». J’avais envie de les prendre pour les réanimer. » Pour Laura, les armes ont une âme. Elles sont des partenaires de combat et non de simples objets.

 

Les surprises du voyage

A son retour, Laura nous dira à quel point elle a été surprise de constater combien les paysages peuvent être modifiés en quelques centaines d’années : « A mon époque, c’était pas du tout comme ça. Les paysages en 500 ans, ça change beaucoup ! Les arbres devant le lieu [de mon habitation], ils n’étaient pas là. Même le terrain de la maison a changé. C’est très perturbant qu’aucun paysage ne soit le même. Je reconnais seulement le Mont Iwaki qui est rouge à cause de la saison. C’est la seule chose qui est pareille. J’arrive même pas à reconnaître les montagnes à cause de ce qu’il y a devant : le décor a complètement changé. Il y a un côté de moi qui ne pensait pas que ça changerait autant. La topographie elle n’est plus la même : des forêts sont devenues des champs et des champs des forêts. Même les cours d’eau sont différents. Peut-être à cause des onsens. »

Mais ce voyage lui permet surtout de découvrir quelque chose qui lui est très particulier : bien qu’elle soit occidentale et qu’elle ne baragouine que quelques mots dans la langue du pays, tous les Japonais qu’elle a croisés durant son voyage, y compris les chauffeurs de taxi et les personnes âgées, la considèrent comme une des leurs, même dans les tous petits villages. On l’approche et on lui parle spontanément en japonais, même à Tokyo ! Ses interlocuteurs ont tous de la peine à croire qu’elle n’est pas du pays. Il est vrai qu’elle prend rapidement l’accent et les mimiques du pays. Mais les Japonais, surtout les anciens, ne sont pas connus pour aller si rapidement à la rencontre des étrangers.

En 2021, elle tombera sur un court reportage parlant des célèbres pommes de la région de Hirosaki. En écoutant une vieille femme témoigner devant la caméra, Laura réalisera soudain qu’elle a certains tics de langage lorsqu’elle parle en japonais (par exemple, mettre automatiquement des « na » à la fin des phrases) qui sont une particularité de la région dans laquelle elle se souvient avoir vécu. Une preuve de plus que Laura ne peut pas avoir inventé tout cela depuis la Suisse.

 

Comme les moines tibétains

Laura pense que les affaires personnelles de son ancienne vie existent toujours aujourd’hui et qu’elles sont rassemblée chez un particulier quelque part à Honshu, dans la moitié nord de l’île. Des objets qu’elle considère comme des traits d’union entre son ancienne vie et la présente.

Il y a en premier lieu le collier qu’elle ne quittait jamais en tant que samouraï : « Le collier qu’Oto-Sama m’a offert [et qui a été trouvé après sa mort] était sans doute fait avec une ancienne lame. Il faisait 2 à 3 cm de diamètres. Le tour était argenté et des écrits étaient gravés et soulignés en noir. La bordure et l’intérieur étaient dorés, mais avec le temps, ça n’est pas resté. Je n’enlevais jamais mon collier. Je l’avais tout le temps autour du cou. C’était comme si j’avais toujours Oto-Sama avec moi.

A la fin de ma vie, j’ai enlevé mon médaillon, parce que cela me tirait trop sur le cou (il faisait un certain poids). Je l’ai plié et rangé dans sa boîte, c’est pour ça que je pense qu’il existe toujours aujourd’hui. On n’a pas dû m’enterrer avec. »

Laura se souvient qu’elle a également laissé ses deux sabres, celui de combat et celui de cérémonie, sur leur support peu avant de mourir alors qu’elle avait toujours un sabre avec elle jusqu’à un âge avancé. Elle pense que ceux qui se sont occupés de son enterrement ont dû réagir en voyant les deux sabres et le collier soigneusement déposés ensemble. Cela a certainement été interprété comme un signe qu’elle se réincarnerait plus tard (bien plus tard) et que ces objets seraient alors un signe de reconnaissance comme le sont, par exemple, certains objets personnels de lamas tibétains permettant de confirmer leur nouvelle incarnation.

 

Alexandra Urfer Jungen

 

La suite : 28. Caractéristiques des vies antérieures