16. Développements sur Brooklyn et sur la vie française

 

Les mémoires d’anciennes vies sont toujours plus présentes chez Samantha, en particulier celles concernant Brooklyn.

Elle a notamment une connaissance innée d’anciennes chansons qu’elle n’a certainement pas entendues chez nous. Ainsi, le jour où nous mettons pour la première fois le disque « Les plus grands moments country, Americans ballads » dans le lecteur CD de la voiture. Samantha réagit immédiatement à la chanson « Would you lay with me » interprétée par Tanya Tucker. Je me rappelle avoir entendu cet air une ou deux fois à la radio il y a fort longtemps, mais c’était là une des premières fois que je l’écoutais réellement. Samantha, par contre, connaissait bien la chanson et elle nous a dit : « C’est une musique qui a bercé mon enfance ! ». Le disque est sorti en 1973. Un exemple parmi tant d’autres.

Je suis surtout étonnée par la connaissance que Samantha a des séries télévisées des années 1980-1990. Alors que nous nous amusons un soir en famille autour des génériques d’anciennes séries TV américaines, ma fille a clairement un savoir surprenant de quasiment tout ce qui était diffusé à cette époque. Et je me prends une belle baffe lorsque je dis que dans mes jeunes années, j’étais fan de la série « La Belle et la Bête » diffusée entre 1987 et 1990 avec Linda Hamilton en guest-star : « C’est niais ! », me lance-t-elle instantanément. C’est vrai que, froidement, cette série était un peu nunuche. Mais comment Samantha peut-elle le savoir alors que cette série n’a pas été rediffusée sur les chaînes tv auxquelles nous avions accès à Chancy ? ( A Payerne, nous avons vite stoppé la télévision en découvrant l’état d’addiction total dans lequel était notre cadette. Il lui a fallu un mois complet de désaccoutumance avec de forts effets physiques de manque avant qu’elle se remette !)

Un jour, Samantha peut même aider la grand-mère d’un ami à conduire : « Elle n’arrivait pas à tourner la clé dans sa jeep « 30 km/h ». Avec son petit-fils, ils ont essayé plusieurs choses pour que cela redémarre, mais ça ne marchait pas. Aucun changement. Je lui ai conseillé alors de bouger le levier de la boîte automatique sur « D » et de baisser le frein à main. Et là ça fonctionnait. Après, je lui ai dit de mettre sur « R » pour reculer. Je n’ai jamais vu conduire ça avant [nous avons toujours eu des voitures manuelles], mais je savais comment il fallait faire ! »

 

L’église de l’enfance

En 2017-2018, nous faisons de gros progrès dans notre enquête sur l’ancienne vie de Samantha à Brooklyn grâce à nos recherches sur Google Earth. Ma cadette se souvient alors clairement de l’église dans laquelle elle se rendait lorsqu’elle était enfant durant sa précédente existence.

 

Nous en faisons un croquis.

En voyant mon dessin, elle m’affirme que c’est bien ça, mais qu’il y a quelque chose qui cloche, sans pouvoir mettre le doigt dessus.

Nous regardons ensemble des dizaines et des dizaines d’églises qui se trouvent à Brooklyn, mais aucune ne correspond à son descriptif. Toutes celles que je lui présente lui semblent beaucoup trop récentes et le plus souvent bien trop grandes. Elle me répète aussi que celle qu’elle a en tête est faite en pierres. A force de recherches infructueuses, je suis quasiment certaine que sa mémoire lui fait défaut. Ce n’est pourtant pas le cas. Après plusieurs heures, le bâtiment tant attendu apparaît enfin.

 

 

 

Il s’agit de la New Utrecht Reformed Church inaugurée en 1677.

Nous nous rendons sur le site internet de la paroisse et là, elle reconnaît immédiatement les environs et l’intérieur du temple. C’est notre première preuve tangible de la réalité des souvenirs américains de Samantha. Un élément de preuve très rassurant.

 

 

 

Le bâtiment professionnel

Plus tôt, en novembre 2016, Samantha m’avait par ailleurs décrit en détails son ancien lieu de travail : « Il y avait un hôpital pas loin, parce qu’il y avait toujours des ambulances qui passaient. Le bâtiment était gris-bleu sur six étages. Tout le bâtiment appartenait à la même société. Je travaillais au 3ème étage. »

Nous faisons même un plan des rues se trouvant autour de son travail sur la base de ses souvenirs. Il s’étendra sur plusieurs pages A4. En juin 2017, son témoignage est filmé pour les archives d’ISSNOE avec le plan que nous avons dessiné ensemble.

 

Samantha est surtout très interpellée par le bâtiment des “Retraites Populaires” à Lausanne. Elle me répète qu’il ressemble beaucoup à celui dans lequel elle travaillait auparavant.

 

 

Je décide un jour de reprendre tous les éléments donnés par Samantha sur la localisation de son travail à Brooklyn. Je réalise qu’il y a peut-être un point spécifique qui me permettra de le trouver : la taille importante des bâtiments dans le quartier de ses souvenirs. Je constate qu’il n’y a au final qu’un seul endroit qui colle avec son descriptif : le quartier de Brooklyn Heights, tout près du pont de Brooklyn.

Samantha se baladera bien des fois virtuellement sur place grâce à Google Earth, s’arrêtant systématiquement devant l’Hôtel Marriott de New York. Elle est persuadée qu’il est tout proche de son adresse professionnelle mais impossible de trouver l’immeuble dans lequel elle travaillait.

Un jour, alors qu’elle pousse ses pérégrinations en direction du pont de Brooklyn, elle trouve enfin son ancien travail. C’est le « US District Court – Eastern District of New York”, le Palais de Justice du District Est de New York. Comme pour l’église de son enfance, elle n’a pas le moindre doute. C’est bien là qu’elle était employée.

Alors, effectivement, il y a clairement eu confusion dans ses souvenirs par rapport à la taille de ce vaste immeuble. Sans doute, parce qu’elle exerçait uniquement dans les étages du bas. Par contre, comme Samantha me l’a affirmé, la forme ressemble de très près à celui des Retraite Populaires à Lausanne avec une base carrée surmontée d’un bâtiment légèrement incurvé. L’aspect gris-bleu est aussi correct, même s’il vient essentiellement du reflet du ciel dans les vitres.

En octobre 2017, nous progressons encore dans notre enquête. Samantha pensait jusqu’alors qu’elle était peut-être employée de commerce parce qu’elle se voyait toujours travailler derrière un ordinateur. Mais elle n’a jamais été convaincue. C’est alors qu’elle se souvient qu’elle souhaitait être avocate dans son ancienne vie. Tout un fil se déroule. Elle se rappelle avoir fait des études de droit à la Brooklyn Law School située à quelques pas seulement du Palais de Justice. En allant sur leur site internet, elle reconnaît clairement les lieux, tant extérieurs qu’intérieurs. Les études étaient alors très chères, mais elle se souvient avoir hérité d’une belle somme d’argent à la mort de ses grands-parents. Ces études expliquent comment elle a pu obtenir plus tard un emploi au Palais de justice. Un emploi de juriste et non de secrétaire comme elle l’a cru initialement. Plus tard, elle se souviendra même qu’elle était spécialisée dans les infractions graves du code de la route, en particulier celles ayant entraîné de graves blessures et la mort de tiers.

 

L’école d’Elisabeth

En novembre 2016, en même temps qu’elle m’avait fait son descriptif de son lieu de travail, Samantha m’avait aussi parlé de l’école de sa fille. « Elle était de couleur rouge et elle n’accueillait que des jeunes enfants (4 à 6 ans). J’amenais Elisabeth à l’école (elle ne prenait pas le bus). L’école est à côté du travail. J’allais la chercher à pied quand j’ai été shootée. »

Voilà ce que j’ai dessiné sur la base de son récit. Sylvie Déthiollaz et Claude Charles Fourrier peuvent témoigner de la date d’envoi du croquis.

Je ferai d’innombrables recherches pour trouver cette fameuse école rouge. Mais aucune de celles que je montre à Samantha ne correspond. Toutes sont systématiquement trop grandes. Pourtant, elle me dit et me répète que l’école de sa fille était toute petite. A force de n’en trouver aucune, je me demande si cela existe réellement une petite école rouge à Brooklyn.

 

 

 

C’est seulement après avoir découvert le Palais de Justice que nous mettons enfin la main sur cette fameuse école. Elle est effectivement à quelques minutes à pied du travail et correspond étroitement au descriptif que Samantha m’avait fait : elle est toute petite, rouge et a une place de jeu.

Seule erreur : une inversion gauche-droite sur le schéma que ma fille m’a fait. C’est quelque chose de bien connu dans les recherches en parapsychologie où ces inversions sont courantes. Il y a même les fameuses barrières métalliques à barreaux qu’elle m’avait décrites et la plate-bande de verdure à côté de la place de jeux. C’est vraiment étonnant.

 

 

 

 

 

 

 

Les exactitudes du plan

En reprenant le plan qu’elle a fait en 2016, je réalise que plusieurs points sont corrects. Le petit hôpital dont elle m’a parlé est bien à l’ouest du Palais de Justice. C’est le Mount Sinai Doctors de Brooklyn Heights qui offre des soins urgents et sans rendez-vous. Mais elle m’a aussi toujours parlé d’un très grand hôpital qui n’est pas au même endroit, le Brooklyn Hospital Center qu’elle reconnaît.

Il est exact qu’il faut traverser la route pour aller à l’école de sa fille, comme il est vrai que le chemin est tout droit entre le travail et le bâtiment scolaire.

Il y a bien un centre commercial sur le trajet qui mène à l’école de sa fille. Il est du même côté de la route que le travail, mais placé un peu plus loin que ce qu’elle m’a décrit.

Elle m’a parlé de nombreuses boutiques de l’autre côté de la route. Là aussi, elles sont plus loin qu’annoncé et le bâtiment n’est pas sur un seul étage comme Samantha me l’a indiqué. Par contre, les boutiques sont bien au rez-de-chaussée. Là aussi, il y a sans doute eu confusion dans sa mémoire en visualisant ces boutiques le long de la rue et non l’immeuble qui les surplombait.

Elle a enfin raison sur les grands immeubles proches de son travail sous lesquels elle sera shootée et mortellement blessée.

 

Le physique de l’ancienne vie

En janvier 2018, elle me donne un descriptif complet de son ancien physique : « Je faisais 1,64m et j’avais une carrure super fine. Mes yeux étaient bleu-vert. J’étais brune [ teinte marron ] avec des reflets dorés. Mes cheveux étaient ondulés et ils m’arrivaient un peu en dessous de la poitrine. Mes cheveux étaient très épais comme ceux de mon papa, mais soyeux comme ceux de ma maman. Je faisais toujours un chignon pour aller travailler. ». Elle ajoute qu’elle avait une frange qui avait beaucoup poussé et qui tombait des deux côtés du visage peu avant son décès.

Quand elle était encore enfant, elle m’avait fait un dessin qui la représente telle qu’elle était physiquement avant. Quand je l’ai reçu, je n’ai pas compris pourquoi ce personnage qui ressemblait si peu à ma fille disait « Je t’aime, maman ». C’était pourtant bien elle, mais avec son autre corps.

 

 

 

A l’automne 2018, je lis l’ouvrage de Stevenson sur les marques physiques chez les enfants ayant des souvenirs d’anciennes vies. Je réalise que Samantha a sur le bras des grains de beauté disposés de façon étrangement régulière.

Samantha me confirme mon analyse. Elle se souvient que lors de son accident à Brooklyn, la voiture qui l’a percutée est venue de la gauche, donc du côté où se trouvent les grains de beauté. Durant un exercice de méditation, elle se replonge au moment de son hospitalisation à New York. Elle se souvient alors de son mari John qu’elle aperçoit dans la chambre. « J’ai [aussi] vu des broches du coin de l’œil qui dépassaient de mon plâtre. C’est le seul truc que j’ai vu ». Enfants, beaucoup de ses camarades étaient très intrigués par ses grains de beauté. « Le nombre de fois qu’on m’a dit « pourquoi tu as dessiné au marker ?! ». On m’a fait un de ces nombre de remarques ! ».

 

 

Vie française

Ce qui va ressortir particulièrement dès janvier 2018, ce sont de nouveaux éléments correspondant à l’existence qui, selon Samantha, a précédé celle de Brooklyn. Une vie qui s’achève très vite, à l’âge de 16 ans, par suicide.

Elle se souvient qu’elle s’appelait alors Elaïa et qu’il s’agissait d’un prénom basque. Je suis étonnée, puisque je n’avais jamais entendu ce prénom et que je ne savais pas que ma fille connaissait cette région franco-espagnole. Et pourtant, elle a raison : Elaïa est bel et bien basque comme me l’apprend une recherche sur internet.

Samantha m’explique qu’alors, elle était blonde avec de toutes petites taches de rousseur sur le visage. Elle me décrit par contre des parents de type maghrébin avec les cheveux foncés. D’ailleurs, elle me parle depuis longtemps d’une sœur qui s’appelle Leïla. « Ma sœur ressemblait à mon père, mais moi, je ne ressemblais à personne. Mes parents étaient tous les deux tout le temps bourrés. Ils étaient violents tant physiquement que psychologiquement. Ils avaient le regard constamment rempli de haine comme si tout ce qui leur arrivait était de notre faute. Je devais payer tout ce que je coûtais. Je faisais les corvées, je préparais à manger et je devais faire des petits boulots. A l’époque, c’était facile de trouver du travail comme enfant. Il y avait beaucoup de petits boulots. Je faisais entre autres des ménages. »

J’ai de la peine à comprendre comment une petite blonde peut avoir de tels parents et aussi ce qu’une famille Nord-africaine fait à cette époque-là en France. Car Samantha est catégorique : durant son avant-dernière vie, elle habitait l’Hexagone.

Il n’y aura rien de neuf jusqu’à la fin juin. En visite chez des amis, nous mangeons une exceptionnelle tourte aux noix des Grisons achetée chez un spécialiste. Samantha réagit à la première bouchée : elle m’affirme avec conviction qu’elle mangeait quelque chose de très semblable durant sa vie française, mais sans la pâte recouvrant la farce.

De retour à la maison, je lance des recherches sur les gâteaux aux noix et je découvre qu’il y a bien chez nos voisins une recette très proche de la nôtre. D’ailleurs Samantha reconnaît immédiatement ce dessert quand je lui montre les images sur internet. Il s’agit d’une spécialité grenobloise.

 

La communauté maghrébine de la région Rhône-Alpes

Je pousse plus loin mes recherches et découvre à ma grande surprise que la région Rhône-Alpes a bel et bien eu une importante communauté maghrébine issue de la vague d’immigration de l’après-guerre (entre 1945 et 1975).

Plus étonnant : jusqu’alors, j’avais de la peine à croire Samantha lorsqu’elle me décrivait de nombreux coups de feu tirés vers son domicile et un père plus proche du banditisme que du travailleur honnête. « Il y avait beaucoup de guerre, beaucoup d’insultes, beaucoup de coups de feu. C’était pas étonnant d’entendre dès 6h du matin des coups de feu !

Ça m’étonnerait pas du tout que mon père ait fait partie d’un gang. Il était violent, alcoolique, tout le temps drogué. Ça m’étonnerait vraiment pas qu’il ait fait du trafic, sinon comment il aurait pu obtenir autant d’argent (qu’il utilisait pour lui) et comment il aurait pu avoir des armes ? Ma mère était comme mon père. Ma sœur et moi, on était une monnaie d’échange plus qu’autre chose. Probablement de futures prostituées. Les deux on n’était pas leurs filles. Ils nous ont sans doute récupérées. J’étais très jeune quand ils m’ont prise. Probablement autour de 3 ou 4 ans. »

Je suis ébahie en lisant que Grenoble a vu l’arrivée de nord-africains à la fin des années 1950 et qu’il y a eu une guerre entre la mafia italienne locale et un gang maghrébin ! Ce que je pensais être des éléments imaginaires disqualifiant le récit de ma fille se révèlent être ceux le validant.

Samantha reconnaît immédiatement sur des vieilles photos en ligne les rues qui abritaient ces gangs, l’architecture de la ville et les paysages montagneux aux alentours. Elle n’a pas le moindre doute, c’est bien là qu’elle vivait alors.

Durant l’été, elle se souviendra de nouveaux éléments concernant sa vie française qui permettent de mieux dater la période : en entendant des chansons de Bourvil, elle a  le sentiment de très bien les connaître et de les avoir souvent entendues. Deux chansons font particulièrement « tilt » :

Les dates correspondent à la vision qu’elle avait eue auparavant d’un vieux journal (dans sa forme et son lettrage) présentant des tirailleurs africains durant la guerre d’Indochine. Ces derniers étaient en Asie entre 1947 et 1954 et, effectivement, elle se souvient avoir vu les photos dans le journal lorsqu’elle était encore une jeune enfant dans cette autre existence.

Tous ces éléments m’apparaissent d’autant plus époustouflants qu’ils ne correspondent à rien de connu du grand public, surtout pas en Suisse et qu’ils dépassent de loin tout ce que j’aurais pu imaginer.

 

Alexandra Urfer Jungen

 

La suite : 17. Contacts avec d’autres dimensions