Comment sont venus les souvenirs

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Quand le corps se rappelle

Les tout premiers souvenirs de Laura concernant le Japon étaient corporels. Elle savait ce qu’il fallait faire dans certaines situations sans comprendre comment elle avait ces compétences. Par exemple, si elle avait des coupures en s’amusant dehors, elle prenait instinctivement de l’argile et de la mousse pour se faire un pansement. Mais toute petite déjà, elle se réveillait le matin avec des impressions très fortes et désagréables et elle avait de très courts flashs qu’elle n’arrivait pas à interpréter mais qui la laissaient très mal au réveil. Parfois, elle me faisait aussi part d’une forte mélancolie comme si elle avait oublié quelque chose de vital à ses yeux.

 

Mal-être

Elle a eu les premiers souvenirs précis concernant son ancienne vie de samouraï vers l’âge de onze-douze ans, donc au moment de la puberté. Ils sont d’abord arrivés en rêves. Elle se réveillait en sueur et ressentait un mal-être profond après avoir eu des visions de viols et de tortures. Elle avait une impression de douleur et d’impuissance face à quelqu’un de beaucoup plus fort qu’elle, mais surtout un fort sentiment de trahison, parce que celui qui devait la protéger, son père d’avant, était celui qui la violentait. Ces images ont été quelque chose de difficile à intégrer pour la jeune ado qu’elle était et, aujourd’hui encore, les souvenirs sont si vivaces qu’elle en est toujours traumatisée. A noter qu’elle a de très nombreuses et profondes vergetures sur le ventre et le dos qui, selon ses dires, ressemblent de près aux coupures que lui infligeait son père durant sa vie antérieure. Les médecins ne s’expliquent pas l’ampleur de ces marques.

Cette arrivée très tardive des souvenirs peut sembler étrange, mais le Pr Ian Stevenson parle d’autres cas similaires même s’ils sont plutôt rares. Par exemple, un enfant libanais qui avait rêvé d’une vie antérieure vers l’âge de six ans n’en avait parlé qu’à l’âge de douze ans. De même pour Necip qui n’a raconté ses souvenirs de vie antérieure qu’à l’âge de six ans, parce qu’il avait commencé à parler tardivement. Or c’est effectivement le cas de ma fille, puisqu’elle a mis très longtemps à maîtriser le langage.

 

Souvenirs violents

Ensuite, Laura a eu les souvenirs violents liés au « démon blanc au sang rouge », aux champs de bataille et à la mort d’ “Oto-Sama”, son père adoptif. En d’autres mots, ce sont les mémoires les plus brutales qui sont arrivées en premier. Elle m’a souvent répété, bouleversée, qu’elle voyait les visages de chacune des personnes qu’elle avait tuées dans son ancienne existence. Elle portait ainsi un lourd poids de culpabilité à l’adolescence. Avec le temps, elle a heureusement réussi à se distancier. Elle a été aidée par l’apport de nouveaux souvenirs qui lui ont permis de réaliser qu’elle avait sauvé bien plus de vie qu’elle n’en avait pris. Les mémoires les plus agréables, anodines et drôles ne sont apparues que tardivement.

 

Un canal fortifié par des EMI

Les graves problèmes de santé qu’elle a endurés avec plusieurs expériences de mort imminente suite à des arrêts respiratoires ont, semble-t-il, fortifié le canal des souvenirs. Aujourd’hui, elle a un accès total à cette ancienne vie, y compris aux mémoires corporelles. Elle peut de ce fait reproduire la cérémonie du thé, certains mouvements de danse et, évidemment, tout ce qui touche au maniement du sabre autant que le lui permettent les problèmes physiques de son corps actuel. C’est d’ailleurs pour elle extrêmement frustrant de ne pas pouvoir effectuer parfaitement les gestes qu’elle a en tête à cause de ses limitations corporelles, mais elle pourrait clairement enseigner auprès d’élèves en corrigeant leur posture.

Ce n’est pas très courant d’avoir autant de souvenirs, mais Laura n’est pas un cas unique. Par exemple, Edward Ryall, qui était né en 1900, se souvenait dans les moindres détails d’une vie passée au XVIIe siècle en Angleterre. Il a été suivi de près par Ian Stevenson et il a pu donner au chercheur un nombre impressionnant de détails sur la vie locale dans les années 1600. Comme Laura, « il précise que ses nombreux souvenirs du XVIIe siècle font partie intégrante de son esprit, au même titre que ceux de son existence actuelle. Ils subsistent dans sa conscience et surgissent sans aucune difficulté… Il écrit à la première personne, comme si Edward Ryall était encore et toujours John Fletcher ».(1)

 

Comme des souvenirs normaux

Aujourd’hui, les souvenirs de Laura sont non seulement mémoriels, mais aussi émotionnels et corporels. Ils peuvent apparaître suite à n’importe quel déclencheur, comme c’est le cas par exemple de nos souvenirs d’enfance.  Quand elle regarde des films ou des reportages sur le Japon d’antan, elle va instantanément mettre en avant les incohérences ou alors donner des anecdotes liées à sa propre existence d’il y a 500 ans. Ses réactions sont immédiates et ne lui demandent aucune réflexion. Il faut par ailleurs relever que Laura est tellement dyslexique qu’il lui est difficile de lire plus d’une page A4 sans être désorientée. Lire un gros livre d’histoire est impossible pour elle. Au vu de l’intensité, de la quantité, de l’impact émotionnel de ces souvenirs et du nombre de mémoires corporelles venues d’un autre temps, il semble difficile que tout cela ne fasse pas référence à une vie antérieure. D’ailleurs, elle utilise toujours son vocabulaire de jeune femme des années 2000 pour parler du passé, ignorant souvent des mots spécifiques appartenant au Japon d’il y a 500 ans, comme par exemple pour indiquer les grades à l’armée. Si tout cela était un savoir livresque (par cryptomnésie ou non) elle utiliserait certainement le vocabulaire approprié et ne chercherait pas dans sa mémoire l’équivalent en français le plus proche de ce qu’elle a en tête.

Un dernier élément : bien qu’elle soit pleinement consciente et heureuse d’être une femme, Laura parle toujours d’elle au masculin, comme si elle avait gardé l’habitude de cacher son sexe. Elle utilise aussi en permanence le terme « à mon époque » quand elle fait référence à cette vie de samouraï à laquelle elle s’identifie pleinement et qui est en permanence dans sa mémoire.

 

Alexandra Urfer Jungen